Extension Factory Builder
04/03/2010 à 08:53
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Le mollah Abdul Ghani Baradar, quelque part au Pakistan Le mollah Abdul Ghani Baradar, quelque part au Pakistan © Sipa

La récente capture d’Abdul Ghani Baradar, numéro deux des talibans et ami proche du mollah Omar, marquera-t-elle un tournant dans le conflit en cours contre l’Amérique et ses alliés ?

Chez les austères dirigeants talibans, il détonait. Peut-être à cause du plaisir manifeste qu’il prenait à envelopper son pistolet Marakov dans une écharpe rouge dont, traditionnellement, les Afghans se servent pour apporter des bonbons lors d’un mariage… Ou en raison de son goût pour les histoires drôles, assez incongru dans un mouvement peu porté sur la plaisanterie… Mais s’il se distinguait, c’était surtout, bien sûr, par son habileté. La guérilla qu’il dirigeait n’a-t-elle pas transformé l’Afghanistan en brasier et mis à l’épreuve la puissance militaire américaine ?

La carrière du mollah Abdul Ghani Baradar, chef militaire et numéro deux des talibans afghans, a pris fin, il y a une quinzaine de jours, à Karachi (voir J.A. no 2563). À l’issue d’une opération conjointe, il a en effet été capturé par les hommes de la CIA et leurs collègues pakistanais de l’Inter-Services Intelligence (ISI). Terré quelque part dans Karachi, le mollah Mohammed Omar, le mythique fondateur et chef spirituel du mouvement, est sans doute le plus affecté par la perte de son vieil ami. Après les récentes arrestations, au Pakistan encore, d’une douzaine d’autres cadres talibans, il doit se demander s’il n’est pas le prochain sur la liste.

L’ascension de Baradar illustre la manière dont la géopolitique peut façonner le destin des individus. Les liens de camaraderie noués entre les dirigeants talibans ont cimenté l’unité du mouvement. Les jeux troubles de l’espionnage l’ont brisée. L’arrestation du chef islamiste est un coup dur et pourrait peser sur l’avenir de l’Afghanistan. Alors que de nombreux détenus ont été transférés à Guantánamo, les Pakistanais ont, dans un premier temps, choisi de conserver Baradar, qu’ils considèrent comme un atout dans l’hypothèse où des négociations s’ouvriraient avec le gouvernement afghan. Le 24 février, un accord a été conclu avec ce dernier en vue du transfert du prisonnier à Kaboul.

« C’était quelqu’un de très gentil et de très intelligent, il parlait aux gens avec beaucoup de douceur », raconte le mollah Abdul Salam Zaeef, ancien ambassadeur des talibans au Pakistan.

Né en 1968 dans le village de Wetmak, dans la province septentrionale de l’Uruzgan, Baradar est un Pachtoune, membre du clan Popalzaï – comme le président Hamid Karzaï. Son amitié avec le mollah Omar est ancienne. « Ils se sont connus à l’adolescence, puis ont combattu ensemble les Soviétiques », explique Bette Dam, auteur d’un livre sur la région. À l’époque, Baradar était l’adjoint d’Omar dans un groupe de moudjahidine. C’est ce dernier qui a donné à son ami son nom de guerre : Baradar, qui signifie « frère ».

Après la prière, le catch

Après le départ des Soviétiques, en 1989, une impitoyable lutte s’engage entre les seigneurs de la guerre. Baradar est, semble-t-il, présent lorsque Omar crée les talibans, après la libération par trente djihadistes de deux jeunes filles retenues en otages et violées par un commandant local. Ce dernier finira pendu au canon d’un tank. En 1996, après la prise de pouvoir par les talibans, grâce à l’appui du Pakistan, Baradar se voit confier d’importantes responsabilités militaires. Un ancien commandant taliban se souvient de lui comme d’un homme sociable, qui s’adonnait à la sieste après avoir dégusté un dogh, boisson typiquement afghane composée de yaourt, d’eau et de sel. « Après la prière, il assistait volontiers à un match de catch avec ses amis », raconte-t-il. Mais l’ancien taliban se souvient aussi de la part prise par Baradar dans l’atroce répression des Hazaras, une minorité ethnique de confession chiite. En 2001, quand les États-Unis bombardent les talibans, c’est lui qui, dit-on, aurait aidé le mollah Omar à s’échapper en moto vers les montagnes.

Baradar doit en partie son ascension à l’élimination par les Américains de plusieurs hauts commandants, qui lui a ouvert les portes du Conseil de commandement des talibans, à Quetta, au Pakistan. Face aux forces de l’Otan, il encourage ses hommes à planter des « fleurs » – autrement dit des bombes télécommandées – le long des routes.

Pragmatisme

Les qualités respectives d’Omar et de Baradar se complètent à merveille. Autant le premier est impulsif, solitaire et guidé par une idéologie stricte, autant le second se montre accessible, consensuel et diplomate, mais aussi, à l’occasion, rusé et totalement dépourvu de pitié. « Les gens le respectaient beaucoup », raconte l’ancien commandant taliban.

Ce pragmatisme, s’ajoutant au rôle traditionnellement joué par le clan Popalzaï, pourrait faire de lui un intermédiaire idéal dans d’éventuelles négociations. Pourtant, dans un entretien accordé récemment aux médias talibans, il en rejette catégoriquement l’idée : « Ces Américains barbares et tyranniques sont les gens les plus malins et trompeurs qui soient sur terre. Ils n’évoquent l’ouverture de négociations que pour atteindre ultérieurement leurs objectifs. »

L’arrestation de Baradar peut-elle changer la donne ? « Ce ne serait pas la première fois que le chef d’un mouvement rebelle négocierait un accord depuis une cellule », estime Thomas Ruttig, un spécialiste de l’Afghanistan. « Cette arrestation détruit la confiance au lieu de contribuer à l’établir », analyse au contraire le mollah Zaeef, convaincu que la tenue de pourparlers n’en sera pas facilitée.

Deux scénarios sont envisageables. Si la capture du chef taliban est le signe qu’une coopération durable s’est enfin établie entre le Pakistan et les États-Unis, alors nombre de ses amis pourraient bientôt le rejoindre en prison. Mais si les Afghans finissent par renouer avec leur art ancestral du compromis, il n’est nullement exclu que Baradar réapparaisse un jour à Kaboul. À un poste de premier plan. 

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

International

Un tandem remplace Christophe de Margerie à la tête de Total

Un tandem remplace Christophe de Margerie à la tête de Total

 Pour prendre la succesion de Christophe de Margerie, décédé le 20 octobre dans un accident d'avion, le groupe français Total a confié le poste de président du Conseil d'administratio[...]

Ebola : "Je suis un Libérien, pas un virus", la campagne qui veut vaincre la stigmatisation

#IamALiberianNotAVirus (comprenez : "Je suis un Libérien, pas un virus"). C'est la nouvelle campagne qui anime les réseaux sociaux américains pour lutter contre la stigmatisation des personnes[...]

Ebola : mille patients guéris en Afrique de l'Ouest et deux rémissions occidentales

Il y a parfois des nouvelles heureuses dans les tragédies. L'annonce de Médecins sans frontières du "1 000è survivant" d'Ebola sorti de ses centres en Afrique de l'Ouest, ainsi que celle de[...]

Automobile : la Chine, un leader qui pèse lourd en Afrique

Depuis dix ans, les ventes de camions chinois explosent. Pour répondre à la demande, les constructeurs commencent à implanter des usines d'assemblage. Les marques européennes contre-attaquent en[...]

France : Patrick Balkany rattrapé par ses pratiques douteuses en Afrique

Patrick Balkany, député et maire de Levallois-Perret, en banlieue parisienne, a été mis en examen, mardi, pour "blanchiment de fraude fiscale", "corruption" et "blanchiment de[...]

Le foot n'est pas la guerre, vous êtes sûr ?

Il n'y a pas qu'en Afrique que les questions politiques font irruption sur les terrains de football.[...]

RDC : le docteur Mukwege, lauréat du prix Sakharov du Parlement européen

Le docteur congolais Denis Mukwege s'est vu décerner mardi le Prix Sakharov 2014 pour son travail auprès des femmes victimes de violences sexuelles dans les conflits armés de l'est de la RDC.[...]

La course pour la direction du bureau Afrique de l'OMS est lancée...

Qui, début novembre, succédera à l'Angolais Luís Gomes Sambo à la tête du bureau Afrique de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ?[...]

Cinéma : "Bande de filles", quatre ados dans le vent

Porté par des actrices non professionnelles, le film de Céline Sciamma "Bande de filles" pose un regard plein de fraîcheur sur les banlieues françaises.[...]

France : Christophe de Margerie l'Africain

Surnommé "Big moustache", le dirigeant de Total Christophe Margerie, mort dans le crash de son jet à l'aéroport de Moscou, a su faire fructifier l'héritage africain du groupe français.[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers