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08/03/2010 à 16:05
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Conférence de presse du Premier ministre, le 23 février, à Abidjan Conférence de presse du Premier ministre, le 23 février, à Abidjan © Issouf Sanogo/AFP

Devenu du jour au lendemain la figure politique de la rébellion, le Premier ministre a vite appris son métier. De crise en crise, il est parvenu à maintenir le dialogue avec tous les protagonistes et rêve déjà d’un destin national. Itinéraire d’un équilibriste de la politique.

Guillaume Soro n’ira pas rejoindre Seydou Elimane Diarra et Charles Konan Banny au panthéon des chefs de gouvernement morts politiquement pour avoir voulu sauver la patrie. Contrairement au premier, trop accommodant pour réussir, et au second, trop fier pour ne pas échouer, il est toujours là, bien là, solidement harnaché à son siège de Premier ministre. Trois ans après la signature de l’accord de Ouagadougou, Laurent Gbagbo l’a reconduit à la tête d’une nouvelle équipe, le gouvernement « Soro II », avec pour mission d’organiser l’élection présidentielle d’ici au mois de mai.

Il a pourtant failli faire les frais des deux derniers mois de crise politique ouverte entre le chef de l’État et l’opposition pour le contrôle de la liste électorale et de la Commission électorale indépendante (CEI). Des militants de l’opposition ont défilé récemment à Bouaké, dans son fief, au slogan d’« On ne veut pas Gbagbo, Soro démission ». Lui-même a mis son départ dans la balance lors d’un tête-à-tête avec le chef de l’État, début février, en lui posant la question de « la confiance ». Lequel lui a répondu qu’il ne souhaitait pas remettre en cause leur collaboration. « La confiance n’est pas qu’une question de personne, c’est aussi un projet politique, analyse froidement Guy Labertit, conseiller Afrique de la fondation Jean-Jaurès et ami du couple présidentiel. Le Premier ministre espère partager avec le chef de l’État les dividendes de la paix. »

Bête politique

L’opposition ne voit pas l’avenir de cet œil-là. En attente d’élections ouvertes depuis 2000, elle est pressée d’aller au scrutin et a défendu bec et ongles le président et le vice-président de la CEI, pourtant convaincus de fraude. « L’intransigeance de ses principaux leaders, Henri Konan Bédié et Alassane Dramane Ouattara, a mis le chef du gouvernement dans l’embarras et embrasé le pays, qui a connu trois semaines de violences », explique un inconditionnel du Premier ministre. « Mais il y a pire, poursuit cette source, l’opposition nous soutient publiquement mais souhaite en privé notre chute. Qu’elle ait le courage de ses opinions ! » Les proches du chef de l’État, sentant le vent tourner en leur faveur, en rajoutent : « Le Premier ministre leur aurait confié que Ouattara en voulait à sa vie et qu’il semait la division chez les chefs rebelles. » Un vrai changement de perspective.

Jusqu’ici, la déstabilisation était considérée comme venant des « sécurocrates » du palais présidentiel soupçonnés par les Forces nouvelles (FN) d’être derrière l’attaque de Bouaké, qui a failli coûter la vie au Premier ministre en juin 2007, mais aussi d’avoir suscité les règlements de comptes entre commandants des Forces nouvelles (FN). Soro, qui prétend avoir échappé à six attentats ces dernières années, n’en est plus à une rumeur près. Ses habiles communicateurs peuvent même favoriser leur diffusion quand elles servent leurs intérêts.

« Le Premier ministre est une véritable bête politique, confie un journaliste ivoirien. Sans base arrière ni parti, et pris en tenailles entre des ténors politiques qui ne rêvent que de se détruire mutuellement, il continue de tirer son épingle du jeu en jouant le rôle de l’arbitre. » Une posture néanmoins fragile. Pour survivre, Soro n’a pas d’autre choix que de louvoyer de droite à gauche au fil des événements sans jamais s’arrimer. Aujourd’hui, il semble plus proche du camp présidentiel, mais qu’en sera-t-il demain ?

Son histoire a montré une forte capacité d’adaptation et de rebond. Engagé aux côtés de l’opposant Gbagbo pour pourfendre le régime Houphouët-Boigny dans les années 1990, il prend les rênes de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci) en 1994. Avant de rompre en 1998 quand un autre fesciste, Charles Blé Goudé, lui fait savoir que c’est au tour des Bétés, ethnie de Gbagbo, de diriger l’organisation. Il s’exile alors en Grande-Bretagne puis en France, où il poursuivra ses études d’anglais. Il réapparaît en politique en 2000 en se rapprochant d’Alassane Ouattara. Il s’engagera même aux côtés d’Henriette Diabaté, la numéro deux de la formation, lors des législatives de décembre 2000, finalement boycottées.

Guillaume Soro en meeting en 1997, alors qu'il était secrétaire général de la Fédération estudiantine de Côte d'Ivoire (Issouf Sanogo/AFP)

Il revient ensuite, sans crier gare, avec les jeunes rebelles qui tentent un putsch contre Gbagbo en septembre 2002. Il est le visage politique de la rébellion. On le dit alors proche de l’ancien Premier ministre, soupçonné par le camp Gbagbo d’avoir fomenté le coup. Mais rapidement, le jeune Soro prend, en tout cas en apparence, ses distances avec le patron du Rassemblement des républicains (RDR).

Animal à sang froid

« Soro joue aujourd’hui sa carte personnelle, explique le professeur Dagbo Godé, enseignant à l’université de Cocody et directeur général du Centre pour l’innovation politique et économique. Il prépare l’avenir. » Un avenir qui passe obligatoirement par la réussite de la transition actuelle et la réunification du pays. Il lui faut un bilan pour transformer l’essai. Ces dernières semaines, Soro a donc multiplié les tête-à-tête avec le chef de l’État, les conciliabules avec les leaders houphouétistes, les palabres avec les chefs rebelles et les huis clos avec le président burkinabè Blaise Compaoré, pour sauver l’accord de Ouagadougou et garder tout le monde dans le jeu, seule garantie d’une présidentielle inclusive, transparente et dont le résultat sera reconnu par tous.

Sur son projet politique, il ne dit mot et reste fidèle à son serment de ne pas dévoiler ses ambitions avant la présidentielle. Ce qui ne l’empêche pas d’y réfléchir. Il n’a pas répondu à l’appel d’Alassane Ouattara, qui lui a ouvert les portes du RDR mais continue de discuter régulièrement avec l’ancien Premier ministre comme avec tous les grands ténors de la politique ivoirienne. Il s’est particulièrement rapproché de Charles Blé Goudé depuis un an, son vieux rival de la Fesci. Une simple posture tactique pour certains cadres du RDR, mais d’autres voient dans l’alliance des « frères ennemis » une opportunité d’émerger pour la nouvelle génération.

Soro et ses proches ont souvent expliqué que le conflit ivoirien était aussi une crise générationnelle, les trois grands partis n’ayant pas fait leur place aux jeunes. Près de trois cents anciens de la Fesci se sont retrouvés, le 22 février, à l’hôtel communal de Cocody. Dans la salle, il y avait des ex-responsables de l’organisation comme Charles Blé Goudé, Martial Ahipeaud et Eugène Djué ainsi que de discrets envoyés du Premier ministre.

« On bat actuellement le rappel de tous nos camarades de lutte pour monter une plate-forme de discussion, explique Martial Ahipeaud, premier secrétaire général de la Fesci. Notre souci est d’aider le pays à organiser une élection rapide et propre, mais on ne s’interdit pas de devenir, à terme, une formation politique. Notre génération veut être associée à la gestion des affaires publiques et si possible rapidement dans les instances locales et régionales. » Un apprentissage nécessaire pour une classe d’âge qui a été essentiellement nourrie au sel du militantisme mais qui n’a pas encore fait les preuves de sa capacité à administrer la chose publique.

Tous les anciens leaders de la Fesci, trentenaires ou quadras, ont certainement plus à gagner dans un nouveau parti que dans les formations existantes où les quinquas et les sexagénaires s’affronteront pour prendre la succession des leaders actuels. Ils pourraient se lancer dès les législatives programmées dans les deux mois suivant la présidentielle. Guillaume Soro est incontestablement celui qui a le CV le plus étoffé. Passé très rapidement du militantisme estudiantin à la gestion ministérielle, il a vite appris à manœuvrer dans les arcanes du pouvoir. Il est aussi celui dont le carnet d’adresses international est le plus riche, avec comme parrains Blaise Compaoré et le Sénégalais Abdoulaye Wade, qui lui manifestent une attention quasi paternelle. Il est aussi le seul ancien fesciste, avec Blé Goudé, à avoir une réelle assise financière.

Servi par un physique tout en rondeurs et un charisme indéniable, il a gardé son goût du contact et de la spontanéité joviale. Élevé à l’idéologie marxiste, il a fait son aggiornamento. S’il a facilement épousé les postures nationalistes, anticolonialistes, très en vogue actuellement, il se veut néanmoins résolument moderne et social-démocrate. Brillant orateur, il ne court plus les tribunes pour haranguer les foules mais prône une politique moins partisane, non ethnique. « Quand il le faut, c’est aussi un animal à sang froid ! » soutient l’un de ses conseillers. L’ex-sergent putschiste, Ibrahim Coulibaly, qui a fait le coup de feu avec les FN en 2002, en a fait les frais, écarté de la rébellion du jour au lendemain. Dernier atout, son extraction, modeste, comme celle de son ancien mentor, Laurent Gbagbo. Soro se place aujourd’hui au-dessus de la mêlée. À seulement 38 ans, il cherche à montrer aux Ivoiriens que le costume d’homme d’État providentiel n’est pas trop grand pour lui. 

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