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16/02/2010 à 16:44
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'Gaza 1956, en marge de l'Histoire', de Joe Sacco "Gaza 1956, en marge de l'Histoire", de Joe Sacco © Éditions Futuropolis, 424 pages, 29 euros

La nouvelle BD de l’Américain Joe Sacco révèle deux massacres perpétrés par les Israéliens dans la bande de Gaza en 1956. Un travail remarquable qui a nécessité une véritable enquête historique et journalistique de plusieurs années. Pour un résultat qui prend à la gorge. Interview.

Des visages d’enfants qui ressemblent à ceux d’adultes en ayant trop vu. Des fers à béton pointant sur le toit de maisons inachevées mais déjà en ruine. Des files de voitures et des conducteurs résignés patientant sous un mirador, au passage d’un checkpoint. Le tout en noir et blanc, sur 400 pages. C’est avec une incroyable maîtrise gra­phique que le dessinateur américain d’origine maltaise Joe Sacco dessine la vie à Khan Younès et Rafah dans Gaza 1956, en marge de l’Histoire. Tout juste ­traduite en français, cette enquête historique doublée d’un reportage au long cours n’est pas une bande dessinée comme les autres. Ainsi que le montre le film La BD s’en va-t-en guerre*, elle s’inscrit dans la droite ligne du Maus de l’Américain Art Spiegelman qui créa le genre dans les années 1980 avec une somme historique en noir et blanc consacrée à l’Holocauste où les nazis sont représentés par des chats et les Juifs par des souris. Joe Sacco s’inspire également du graphisme des Américains Robert Crumb et Joe Kubert, mais aussi du peintre flamand Bruegel. « Je ne me considère pas comme un reporter de guerre », confie-t-il. Reporter de guerre, peut-être pas. Mais journaliste et quelque part historien, sans doute.

Joe Sacco/Futuropolis 2010

Entre novembre 2002 et mai 2003, Joe Sacco est allé par trois fois dans la bande de Gaza pour enquêter sur un massacre de civils commis à Khan Younès en 1956. Sa méthode relève du plus pur travail journalistique. À savoir : se rendre sur le terrain, croiser les sources et les témoignages, les confronter aux documents disponibles et tenter, dans la mesure du possible, de rester objectif quand il s’agit de restituer l’Histoire. À Khan Younès comme à Rafah, il a recueilli des ­dizaines de témoignages et pris des centaines de photos numériques. Puis il a rassemblé des images ­d’archives, des rapports des Nations unies, des articles. Une fois à sa table de travail, il a remis tout cela en ordre et dessiné ce qu’il avait lu, vu, vécu, entendu.

Le résultat prend à la gorge. Exécutions sommaires, violence gratuite, brutalités arbitraires : Gaza 1956 restitue une terrible litanie de souffrances. Sacco livre à satiété les récits des témoins oculaires qu’il a rencontrés, sans jamais omettre leurs contradictions ou les défaillances de leur mémoire. Certains confondent les dates ou ont oublié un détail, mais tous se souviennent des coups de bâton à la tête dans une école de Rafah, ou des hommes abattus contre un mur de Khan Younès. La vérité s’impose, impossible à nier et d’autant plus cruelle qu’elle fait écho à la situation présente de Gaza, un an après l’opération « Plomb durci ». Interview (propos recueillis par Clarisse Bouillet).

Jeune Afrique : Pourquoi mener cette enquête sur des événements qui se sont déroulés dans la bande de Gaza en 1956 ?

JOE SACCO : Je suis tombé par hasard sur un document de l’ONU qui mentionnait des incidents – pendant la crise de Suez à Gaza – au cours desquels environ 400 Palestiniens ont été tués. J’ai fait quelques recherches et je me suis rendu compte que rien n’avait jamais été écrit sur le sujet, du moins rien en Occident. Pourtant, 400 morts, c’était bien plus qu’un « incident » ! Le document de l’ONU donnait deux versions contradictoires de l’événement : les Israéliens disaient que les Palestiniens avaient résisté lors de missions de contrôle, mais les Palestiniens, eux, affirmaient n’avoir opposé aucune résistance. Je me suis dit que certaines personnes qui avaient vécu ces événements devaient être toujours en vie et s’en souvenir. Alors, pourquoi ne pas aller leur parler plutôt que de s’en tenir à ce document ?

Qu’avez-vous découvert ?

Qu’il y a eu deux incidents majeurs. À Khan Younès, des soldats israéliens ont embarqué tous les hommes en âge de servir dans l’armée, ils les ont alignés contre un mur et les ont tués. À Rafah, des Palestiniens ont été raflés pour être contrôlés et il y a eu aussi de nombreux morts. Il faut tenir compte du contexte pour comprendre : à l’époque, les fedayin [des résistants palestiniens ne reconnaissant pas Israël et qui sont le point de départ de mouvements de résistance actuels tels que le Hamas, NDLR] menaient une guerre féroce contre Israël ; ce qui peut expliquer pourquoi tout ceci est arrivé, même si cela ne suffit pas à l’excuser. Tous les gens à qui j’ai parlé m’ont dit que les civils palestiniens n’opposaient aucune résistance. Il y avait certes des résistances de l’armée égyptienne à Israël, mais ceci n’avait rien à voir avec les civils ou les réfugiés palestiniens qui ont été tués

Pourquoi avez-vous ainsi mis en parallèle l’année 1956 et aujourd’hui ?

Mon but était de me concentrer sur ce qui s’était passé cette année-là, mais, quand j’étais là-bas, je n’ai pas pu faire autrement que de constater la réalité. Alors que certaines personnes me racontaient leurs souvenirs de 1956, dans le même temps leurs maisons étaient détruites par des bulldozers israéliens. La mise en parallèle d’hier et d’aujourd’hui sert à montrer que ceux qui ont souffert en 1956 souffrent aussi aujourd’hui. Une tragédie en chasse une autre… L’Histoire ne s’arrête jamais réellement pour les Palestiniens.

Avez-vous rencontré des témoins israéliens ?

Oui, j’ai parlé à des chercheurs, notamment à Benny Morris qui est un historien très connu et très juste, même s’il est très à droite. Il avait entendu parler de ces événements – il les appelle lui-même des « massacres » –, mais aucun historien ne semble avoir pris la peine de faire des recherches sur ce sujet. Benny Morris m’a orienté vers des soldats israéliens, mais quand je leur demandais : « En avez-vous entendu parler ? » ou bien « Où est-ce que je peux avoir des informations ? », à chaque fois ils ne savaient rien ou pas grand-chose.

Vous étiez déjà présent dans la bande de Gaza en 1991 lors de la première Intifada, sur laquelle vous avez écrit votre première BD-reportage, Palestine. Près de vingt ans après, que pensez-vous de la situation ?

Je ne pense pas qu’il y aura d’évolution positive à Gaza tant que le blocus ne sera pas terminé. Israël contrôle la mer, deux côtés de Gaza, et l’Égypte un troisième côté. Peu de produits ­peuvent être importés, et les ­choses empirent car le seul moyen que les Palestiniens ont pour faire entrer des marchandises à Gaza, c’est les tunnels. Or Israël, avec l’aide des Américains, est en train de construire un mur qui s’enfonce très loin sous terre pour les bloquer. Plus rien ne pourra rentrer. Ça ressemble presque à une torture médiévale…

Avant Gaza 1956, vous avez réalisé trois albums sur la ­guerre en Bosnie. Vous considérez-vous comme un reporter de guerre ?

Beaucoup de gens me considèrent comme un reporter de guerre et c’est vrai que j’ai passé beaucoup de temps à travailler dans les zones de conflits, mais je ne me vois pas vraiment ainsi. Je suis avant tout un dessinateur, notamment parce que je garde la possibilité de revenir un jour à la fiction.

Autoportrait de Joe Sacco en reportage en Palestine/Futuropolis 2010

Vous êtes présent en tant que personnage dans vos propres BD. On vous voit enquêter, rencontrer les gens… Pourquoi vous dessinez-vous ?

Mon personnage permet de montrer que mon travail est avant tout subjectif. Et que ce qui m’intéresse lors de mes voyages, ce sont les êtres humains. J’ai beaucoup d’affection pour ceux que je ­rencontre, pour tous ces gens qui se retrouvent malmenés malgré eux par des événements qui les dépassent. En me mettant en scène avec eux, j’essaie de faire en sorte que le lecteur éprouve lui aussi cette affection que je ressens pour eux.

* La BD s'en va-t-en guerre, d'Art Spiegelman à Joe Sacco, histoire du BD-journalisme, de Mark Daniels, Arte Editions, 65 minutes, environ 20 euros.

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