27/01/2010 à 16h:30 Par Leïla Slimani
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Zoulikha Bouabdellah Zoulikha Bouabdellah © Bruno Lévy pour J.A

L’agression en France de Rayhana, qui a fui le terrorisme islamiste des années 1990, révèle une situation encore difficile pour les femmes artistes.

D’abord, elle a reconnu l’odeur. Celle de l’essence que deux hommes, le 12 janvier, lui ont jetée au visage en plein centre de Paris. Ensuite, il y a eu ces mots, « putain », « mécréante », qui lui ont rappelé les périodes les plus noires de son histoire. La comédienne algérienne Rayhana ne pensait pas subir de telles menaces et être agressée en France. « Ici, je me suis toujours sentie très en sécurité. Tous les artistes algériens vivant en exil vous le diront, nous sommes très protégés. »

Rayhana a quitté sa terre natale en 1999, à l’âge de 35 ans. Artiste engagée, comédienne passionnée, elle a été le témoin de drames atroces durant les années noires. « Le dernier metteur en scène avec qui j’ai travaillé, Azzedine Medjoubi, le directeur du Théâtre national algérien, s’est fait tuer en plein Alger. J’ai ensuite travaillé sur le film Le papillon ne volera plus, dont le réalisateur, Ali Tenkhi, a lui aussi été assassiné par les intégristes. » Harcelée, menacée, agressée physiquement, elle vit longtemps cachée puis finit par se décider à partir. Grâce à l’aide d’une association, Aïda, et de son amie Ariane Mnouchkine, directrice du Théâtre du Soleil (Cartoucherie de Vincennes), elle parvient à s’installer en France.

Toute tragique qu’elle soit, l’histoire de Rayhana n’en est pas moins banale. Comme elle, des dizaines de femmes artistes et intellectuelles ont fui le terrorisme islamiste dans les années 1990. Un drame pour l’Algérie, dont la vie culturelle pâtit encore du départ de cette génération sacrifiée. Dix ans plus tard, les autorités semblent vouloir remédier à la situation et panser les blessures.

Affres de l’anarchie

Zoulikha Bouabdellah, 32 ans, a reçu en 2007 le prix du président Bouteflika pour la jeune création algérienne, dans la section arts plastiques. Pourtant, elle vit et travaille en France depuis ses 16 ans . « L’État nous montre qu’il ne nous a pas oubliés, c’est une reconnaissance importante. Je ne travaille pas en Algérie, je suis loin d’être une artiste officielle, mais je fais la promotion de mon pays à travers mon histoire. » Le 8 juin dernier, le président Bouteflika a d’ailleurs lancé un appel à tous les artistes algériens. « L’Algérie est en train de sortir des affres de l’anarchie et du terrorisme, mais le succès de la réconciliation nationale ne serait pas complet s’il se réduisait à une victoire sur le désordre barbare. L’Algérie a besoin des pinceaux de ses peintres, du regard de ses cinéastes, des gestes de ses acteurs et de ses danseurs, des rythmes de ses musiciens et de l’écriture de ses femmes et hommes de lettres. »

Mais les discours ne suffisent pas à aider les artistes à sauter le pas. Si Zoulikha se sent profondément algérienne, elle n’envisage pas pour autant de retourner travailler dans le pays de son enfance. « J’ai déjà exposé en Algérie, mais il y a des pièces que je ne pourrais pas montrer, car le public ne les comprendrait pas. La société algérienne est trop influencée par l’islamisme pour ne pas être choquée par mes œuvres qui interrogent la religion. Il y a comme une barrière culturelle qui s’est érigée entre mon pays et moi », regrette-t-elle. Rayhana non plus ne voit pas de fin à son exil. « J’adorerais faire découvrir mes œuvres au public algérien. Mais mon écriture est beaucoup trop crue. »

Dans sa dernière pièce, À mon âge, je me cache encore pour fumer (voir J.A. n° 2555-2556), Rayhana revient sur les années noires et sur leurs principales victimes, les femmes. Les comédiennes y parlent librement de sexualité, d’amour, de la violence des hommes et du mépris à leur égard. « Ce sont des sujets encore tabous en Algérie. Et aucun directeur de théâtre n’oserait mettre sur scène des comédiennes à moitié nues dans un hammam ! »

« Chez ces artistes exilés, la nostalgie et le mal du pays sont des thèmes récurrents », note une journaliste algérienne. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter la musique de Souad Massi, qui a elle aussi dû quitter le pays dans la précipitation en 1999. Chanteuse dans un groupe amateur, elle travaille alors comme ingénieure dans un cabinet d’urbanisme, qui finit par la licencier sous la pression des menaces. Elle est sur le point de tout abandonner quand un journaliste algérien en exil la fait inviter au festival Femmes d’Algérie, au Cabaret sauvage, à Paris. Depuis, Souad Massi a fait le tour du monde avec des chansons empreintes de nostalgie comme ses tubes « Raoui » (« le conteur ») et « Bladi » (« mon pays »).

« Ça n’est pas parce que nous sommes partis que nous avons renoncé à créer et à parler de notre pays. Au contraire, cela nous donne encore plus envie de réussir pour montrer l’exemple. C’est ça la vraie victoire sur l’obscurantisme », ajoute Rayhana. Comme elle, l’actrice Biyouna, qui a été de nombreuses fois menacée et qui a vu ses amis artistes mourir, n’a jamais cessé de travailler en France et en Algérie. Car elle n’est arrivée que tardivement en France, après le terrorisme. À présent, elle est une actrice célébrée dans son pays, malgré (et pour) la réputation de femme libre dont elle se targue.

Exilées mais pas amères

Aujourd’hui, malgré l’amélioration de la situation politique et sécuritaire en Algérie, les conditions propices à la création artistique ne sont pas réunies. Pis, de nombreux artistes continuent à rêver d’ailleurs. « Actuellement, ce sont surtout des problèmes économiques qui poussent les jeunes artistes à partir. Il n’y a pas assez de lieux pour créer, pour exposer, pas de financements suffisants pour la culture », déplore Zoulikha. Et c’est peut-être là que la diaspora a son rôle à jouer. À l’instar de la photographe franco-algérienne Zineb Sedira, qui travaille par exemple sur un projet de lieu d’exposition à Alger. Exilées mais pas amères, loin des yeux mais pas du cœur, ces femmes gardent avec leur pays des liens profonds, complexes et combien douloureux.

Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Algérie

France - Algérie : et si on parlait (enfin) du futur ?

Tarik Ghezali est ingénieur de formation, auteur d'"Un rêve algérien" et de "Chronique d’un changement attendu" (mai 2012, éditions de l’Aube).[...]

Législatives algériennes : le FLN perd 13 sièges après examen des recours

Après examen des recours à la suite des législatives du 10 mai, le Conseil constitutionnel algérien a annoncé le nombre définitif des sièges des partis à[...]

Droits de l'homme en Afrique : progrès incertains au Nord, attentes pour le Sud

Amnesty International a rendu public, jeudi 24 mai, son rapport annuel sur l’état des droits de l’homme dans le monde. En ce qui concerne le continent africain, l’année 2011 a été[...]

Musique : Warda Al-Jazaïriya, la rose algérienne

Décédée au Caire à l'âge de 71 ans, la diva de la chanson arabe Warda Al-Jazaïriya a mené une vie marquée par l'exil. Portrait.[...]

Algérie Telecom : Azouaou Mehmel, du fil à détordre pour changer les mentalités

Le nouveau patron d'Algérie Télécom, Azouaou Mehmel, veut changer les mentalités au sein du groupe public algérien. Comme les sept PDG qui l'ont précédé en deux ans ?[...]

Algérie : une quinzaine de partis boycottent les travaux de l'Assemblée

Plusieurs partis politiques algériens se sont constitués, lundi 21 mai, en "Front politique pour la démocratie". Les factions politiques ont annoncé qu'elles rejettaient les résultat[...]

Festival de Cannes : Rachid Djaïdini présente "Rengaine" à la "Quinzaine des réalisateurs"

"Rengaine", premier long métrage du Français Rachid Djaïdani, est présenté lundi 21 mai à la "Quinzaine des réalisateurs" du Festival de Cannes. Il aura fallu neuf[...]

France-Afrique : Hollande et nous

Le nouveau président français François Hollande connaît très mal le continent. Va-t-il y mener une autre politique que son prédécesseur ? Pas fondamentalement. Un changement de style[...]

Abderrahmane Hadj-Nacer : "L'autorité n'a pas d'adresse"

Pour l'ancien gouverneur de la Banque centrale algérienne, l'opacité du « système » en place est telle qu'il échappe au contrôle de ses propres dirigeants. Au point que l'on[...]

L'Algérie pleure sa chanteuse Warda, enterrée au carré des moujahidine

L'Algérie a réservé un accueil solennel et rempli d'émotion à la dépouille de sa diva Warda Al-Jazaïriya, qui a été enterrée samedi au cimetière El-Alia[...]

Voir tous les dossiers