22/01/2010 à 12h:25 Par Abdelaziz Barrouhi
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Saadi Kaddafi au Brufani Palace Hotel, à Pérouse (Italie) le 22 février 2005 Saadi Kaddafi au Brufani Palace Hotel, à Pérouse (Italie) le 22 février 2005 © The New York Times-Redux-REA

Éclipsé par la montée en puissance de ses frères Seif el-Islam et Mootassem, promus par Kaddafi père à des postes clés, celui qui rêvait d’être une star de football a pratiquement disparu de la scène depuis plus de deux ans.

En Libye, il n’a pas fait d’apparition publique depuis plus de deux ans. Et à l’étranger, les paparazzis habitués à le traquer en compagnie de modèles et autres stars internationales qui consentaient – souvent moyennant honoraires – à s’afficher avec lui le temps d’un dîner d’affaires, d’un festival cinématographique, d’une soirée dans un night-club, d’une escapade en Méditerranée à bord de son yacht Al-Farah (« l’allégresse ») ou d’une virée à bord de sa Lamborghini jaune, ont apparemment perdu sa trace. Il s’agit bien sûr de Saadi Kaddafi, 37 ans, l’un des fils du « Guide » libyen, ex-footballeur professionnel raté, jet-setteur invétéré et homme d’affaires engagé dans des projets virtuels à coups de milliards de dollars.

Lubie hollywoodienne

Où est donc passé Saadi ? À Tripoli, chacun y va de ses supputations pour expliquer cette semi-éclipse. Il vivrait à l’étranger et aurait des problèmes de santé, disent les uns. Il serait en disgrâce sur décision du « Guide » pour une raison inexpliquée, croient savoir d’autres. La question se pose avec de plus en plus d’insistance depuis le retour en grâce de son frère aîné, Seif el-Islam, promu par le « Guide » au poste de numéro deux du régime à la mi-octobre 2009. Saadi n’était-il pas considéré par certains comme favori dans la course à la succession ?

Selon notre enquête, Saadi, qui a mis fin à sa carrière de footballeur professionnel il y a trois ans à la demande expresse de son père, vit discrètement à Tripoli et s’adonne aux affaires. Lui qui ne jurait que par le football est par ailleurs devenu un mordu de la production cinématographique hollywoodienne. Pour s’y faire une place, Saadi avait monté, dès 2004, avec le concours du producteur italien Silvio Sardi, un fonds d’investissement dénommé World Navigator Entertainment doté de 100 millions de dollars par la Compagnie nationale libyenne de pétrole (NOC).

Kaddafi a donné son feu vert à ce financement risqué, caressant le rêve de voir Hollywood tourner un film sur sa propre vie, comme cela a été le cas pour le héros national libyen Omar el-Mokhtar avec le film Le Lion du désert, réalisé par Mustapha Akkad, avec Anthony Quinn dans le rôle principal. En quête de partenaires, Saadi a passé cinq ans à solliciter les principales figures de l’industrie cinématographique américaine, dont il a rencontré un certain nombre soit à Hollywood, soit à Venise ou Milan, en marge des festivals qui se tiennent annuellement dans ces villes. Éconduit à plusieurs reprises, c’est avec Matty Beckerman, ancien directeur général de Bulletproof Recording Company, une maison de disques spécialisée dans les bandes originales, qu’il a finalement monté une société de production en juillet 2009. Ainsi est née Natural Selection, basée à Los Angeles, dont Beckerman est le président et Saadi l’administrateur et principal bailleur de fonds. « Je suis un cinéphile passionné, avait alors expliqué ce dernier, et je suis vraiment heureux de travailler maintenant dans une industrie qui me tient à cœur. » La firme compte produire une vingtaine de films entre 2009 et 2014, avec un budget de 15 millions de dollars ou plus pour chaque long-métrage. Saadi est l’un des producteurs exécutifs du premier d’entre eux, The Experiment (« l’expérience »), remake d’un thriller allemand, dont la sortie en salle est prévue dans le courant de 2010. Produit par Marty Adelstein, réalisé par Paul Scheuring sur un scénario de Mario Giordano, ce film est une étude psychologique mettant en scène vingt-six hommes dans un jeu de rôle qui tourne à la tragédie. Saadi a participé avec Beckerman à la promotion de The Experiment au Festival international de Toronto (Canada), en septembre dernier.

Coup de vieux

Ceux qui l’ont récemment approché déclarent que le play-boy a pris un coup de vieux, et perdu de sa superbe et de son arrogance d’antan. C’est que Saadi a de gros soucis : l’ambitieux projet de zone franche qu’il avait annoncé en novembre 2006, en partenariat avec la firme émiratie Emaar, et dont le chantier devait démarrer au plus tard en 2008, est aujourd’hui au point mort. Au dire de Saadi, cette zone, qui couvrira 200 km2 sur une bande côtière longue de 40 km entre Zwara et Abou Kammach, près de la frontière avec la Tunisie, constituera une entité offshore autonome à la manière de Hong Kong, selon la formule chinoise du « deux systèmes, un seul pays ». Saadi, qui est le président de la société en charge de développer la zone, y résidera pour superviser la mise en place d’une administration et d’une législation de type occidental. Cette zone franche sera dotée d’un port, d’un aéroport, de villes nouvelles, d’une université américaine, d’un hôpital anglo-libyen, d’églises et de synagogues, de night-clubs, et la vente d’alcool y sera libre. Mais pour démarrer les travaux, il faut que les infrastructures de base soient réalisées par l’État libyen. Or le gouvernement ne sait pas par où commencer, d’autant que le contexte actuel – crise des liquidités dans le monde, difficultés financières des pays du Golfe – fait planer un doute sur la viabilité du partenaire émirati.

Yacht et jet privé

À ces contrariétés s’ajoute pour Saadi une grande interrogation quant à sa place dans la nouvelle distribution du pouvoir au sein du clan Kaddafi et, partant, dans la perspective de la succession. En tant que puîné des sept enfants nés du second mariage de Mouammar Kaddafi (avec Safia Farkach), il était normal qu’il cédât la préséance à son frère aîné Seif el-Islam, dont il a d’ailleurs applaudi la promotion au poste de numéro deux de la Jamahiriya. Sauf que Saadi a déjà essuyé un sérieux revers dans la hiérarchie de l’armée. Peu éduqué, exclusivement porté sur la culture du ballon rond et la consommation effrénée de films en DVD, ce titulaire d’un diplôme de l’académie militaire avait été propulsé en 2006 à la tête des forces spéciales avec rang de colonel-major. Il avait alors le vent en poupe, allant jusqu’à négocier avec le gouvernement français des contrats d’armement d’une valeur de plus de 4 milliards d’euros, comprenant un possible achat de 12 à 14 avions Rafale. On avait même vu en lui le patron de facto de l’armée, succédant au général Abou Bakr Jaber Younes, un compagnon du « Guide ». Mais en janvier 2007, Mouammar Kaddafi nomme son fils Mootassem patron du Conseil de sécurité nationale, donnant à ce dernier une position de premier choix au sein de l’armée et vis-à-vis des services spéciaux. Saadi a ainsi été supplanté et, selon certaines de nos sources, écarté du commandement des forces spéciales au sein de l’armée.

Du fait de la montée en puissance aussi bien de Seif que de Mootassem, Saadi, qui a épousé en juin 2001 la fille du général Khouildi Hamidi, l’un des principaux auteurs du coup d’État conduit par le futur « Guide » en 1969, se trouve aujourd’hui en perte de vitesse au sein du clan Kaddafi. L’homme est également impopulaire en Libye et dans le monde arabe. Ses compatriotes ne se souviennent que de celui qu’ils avaient surnommé le saalouk (« brigand »), un footballeur médiocre qui n’hésitait pas à s’ouvrir irrégulièrement le chemin des filets sous le regard complaisant de l’arbitre, ou à ordonner à ses gardes du corps de faire usage de leurs armes à feu pour mater un début d’émeute de supporteurs d’une équipe adverse. Les Libyens n’oublient pas non plus qu’il a puisé abusivement des centaines de millions de dollars dans les caisses de l’État pour assouvir ses lubies (yacht et jet privé), « s’offrir » le luxe de porter le maillot de clubs italiens ou faire des placements douteux à l’étranger. Mais que l’on ne s’y trompe pas : la semi-éclipse de Saadi ressemble plus à une traversée du désert provisoire qu’à une disgrâce définitive. Car au pays de Mouammar Kaddafi, on n’est jamais sûr de rien… 

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