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04/01/2010 à 12:17
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Babetida Sadjo Babetida Sadjo © Agence Vu pour J.A

Cette jeune Belge d’origine bissau-guinéenne a fait de sa colère contre l’excision une pièce de théâtre unanimement saluée par la critique et le public.

« Je suis choquée.

— Pourquoi t’es choquée ?

— C’est dur.

— Pourquoi c’est dur ? »

Djonco Sadjo, la mère de Babetida, répond dans un large sourire : « C’est dur. En tout cas, j’ai bien fait de ne pas te faire exciser, tout de même ! »

La scène se déroule en septembre dernier au théâtre Le Public, à Bruxelles. Djonco vient de voir sa fille jouer dans L’Initiatrice, une pièce sur l’excision. « Mais ce n’est pas pour ça que maman a été choquée, s’amuse la comédienne bissau-guinéenne. C’est parce que la pièce parle de l’érotisme d’un couple. On tait ces choses-là, en Afrique ! »

L’Afrique, le continent de l’enfance de Babetida Sadjo. Le 19 septembre 1983, elle naît dans une famille comptant déjà deux enfants. Après elle, quatre autres viendront. La famille grandit dans la petite ville de Batafa, en Guinée-­Bissau. Mais sur son enfance, Babetida, farouche gardienne de sa vie privée, ne distille que des bribes de souvenirs. Tout au plus devine-t-on une petite fille timide qui, le soir venu, aimait chanter et danser avec ses amies.

De là à brosser le tableau idyllique d’une période insouciante, il y a un pas à ne pas franchir. Car Babetida se souvient aussi d’avoir eu faim, raconte un jeûne forcé de quarante-huit heures à peine rompu par un bol de riz, évoque une école abandonnée lors d’une grève des professeurs, quand les écoliers ne rêvaient que d’apprendre à lire et à écrire.

Séparée de son mari, la maman doit se débrouiller seule pour nourrir cinq bouches et travaille pour diverses associations de coopération et d’aide au développement. Sur son lieu de travail, elle rencontre un coopérant belge. Ils tombent amoureux. Se marient. Ont un enfant. Le contrat du beau-père de Babetida prenant fin, toute la tribu s’exile avec lui en Belgique, avant de rebondir au Vietnam.

L’Asie, le continent de l’adolescence de Babetida. Septembre 1996. Elle vit à Hanoi, apprend le français et le vietnamien. Elle est élève au lycée Alexandre-Yersin, où trente-deux nationalités cohabitent. La ville propose peu d’activités pour les jeunes. Aussi la famille Sadjo s’inscrit à tout ce que le lycée propose : tennis, basket, et théâtre pour Babetida. En 1999, la jeune fille joue une création, ­La Soupe de poissons aux olives, dans un café français. De nouveau, le contrat de son beau-père touche à sa fin. ­­Il faut rentrer en Belgique. Avant de repartir à nouveau ? Un poste est vacant en Inde, mais les enfants s’essoufflent. Les parents le sentent. Il est temps de se poser, d’« installer ses repères ». « Tout recommencer est excitant, mais aussi très déroutant. »

L’Europe, le continent de l’âge adulte de Babetida. En 2000, la famille s’installe à Herstal, près de Liège. La jeune fille y trouve facilement ses marques. L’habitude du mouvement, sans doute. « Je suis déracinée, mais je le vis bien. J’ai des amis, j’ai construit des choses en Belgique. »

C’est là qu’elle découvre sa vocation de comé­dienne. Un dépliant distribué à la sortie de son établis­sement scolaire propose des cours de théâtre au centre Antoine-­­­Vitez. Babetida y joue ses premiers rôles. Pourtant, à 18 ans, elle envisage aussi de devenir sage-femme. Ou avocate. « Le théâtre me brûlait le corps, mais, quand on vient du fin fond de l’Afrique, la première chose qu’on te met en tête, ce n’est pas d’être comédienne. »

C’est pourtant le pari qu’elle fait. Quatre ans durant, elle arpente les couloirs du Conservatoire royal de Bruxelles. Elle y croise Hélène Theunissen, qui lui transmet l’amour des textes. Ce professeur la mettra en scène dans Le Masque du dragon, une pièce qui a vu le jour à l’initiative de la comédienne bissau-guinéenne. « Elle sait qu’en tant qu’Africaine il n’y a pas beaucoup de rôles, explique Hélène Theunissen, alors elle les crée. Elle aime l’aventure, elle a du talent et sait s’entourer de professionnels. »

Qu’une comédienne à peine sortie du conservatoire mène ses projets en compagnie de professionnels chevronnés peut paraître étonnant. « Elle est jeune mais elle est solide, poursuit son professeur. Quand elle vient avec une idée, elle y a longuement réfléchi. En outre, elle travaille beaucoup et ne supporte pas de perdre. Ce n’est ni de l’orgueil ni de la prétention, c’est simplement son tempérament. »

La comédienne mène ainsi plusieurs projets de front. Tout en montant Le Masque du dragon, elle envisage déjà de parler de l’excision. Et de la Guinée-Bissau. Elle se souvient de copines excisées et fières de l’être, de ces filles devenues différentes, de cet intérieur brisé. Elle, l’impure, était parfois mise de côté.

En janvier 2007, toujours étudiante, Babetida revient à Batafa. Une de ses jeunes cousines, qui a 8 ans, lui rend fréquemment visite. La veille de son départ, la petite fille lui fait savoir qu’elle ne pourra pas venir la saluer. Babetida cherche à savoir pourquoi. Le lendemain matin, dans l’avion, elle apprendra que la gamine a été excisée…

Evoquer cette mutilation est devenu une nécessité. Babetida se rend à trois reprises en Autriche dans l’espoir de rencontrer la top model somalienne Waris Dirie, ­­­dont elle souhaite adapter pour le théâtre le roman Fleur du désert. Peine perdue.

La comédienne pense alors à Pietro Pizzuti, un auteur de théâtre très joué en Belgique, puis découvre deux de ses textes, Le Silence des mères et, surtout, La Résistante. Elle le rencontre et le presse d’écrire un texte sur l’excision. Et le plus incroyable, c’est qu’il accepte.

« Je voulais écrire sur ce thème depuis longtemps, raconte Pizzuti, et Babetida a mis la graine dans le terreau.­ Elle a créé une formidable convergence dans cette entreprise humaine. » La Bissau-Guinéenne a donc réussi. En septembre dernier, le théâtre Le Public présente L’Ini­tiatrice, qui remporte un succès mérité.

Aujourd’hui, la jeune comédienne prépare avec sérénité son futur rôle : maman. Rien ne semble la perturber, pas même le fait d’être nominée pour le titre de meilleur espoir féminin (pour Le Masque du dragon). « C’est important, puisque c’est important pour la plupart des gens », claque-t-elle, en appuyant sur le « g » de « gens ».

Elle caresse son ventre rond sur lequel tinte une boule de grossesse argentée. En 2010, elle rejouera Le Masque du dragon et montera un autre projet dont elle refuse de dire un mot. « C’est une travailleuse, souligne Hélène Theunissen, elle s’intéresse à tout, lit beaucoup. » Un livre de poésie roumaine posé sur une table basse le confirme… Pierre-André Itin, producteur du Masque du dragon et compagnon de Babetida, est convaincu qu’elle se mettra un jour à l’écriture et à la mise en scène. La fille des trois continents se contente de sourire : « Je n’espère rien, mais j’ai envie de beaucoup… »

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