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22/12/2009 à 11:38
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Au café Brooklyn, à Tunis Au café Brooklyn, à Tunis © Ons Abid pour J.A

Favorisé par la démocratisation d’Internet, l’engouement des jeunes pour la Toile, en particulier le réseau Facebook, ne se dément pas. Reportage.

Ce n’est un secret pour personne : le chef de l’État tunisien, Zine el-Abidine Ben Ali, est un passionné de nouvelles technologies et un internaute assidu. C’est d’ailleurs à son initiative que la Tunisie est devenue, en 1991, le premier pays arabe et africain à se connecter au réseau des réseaux. D’abord réservé à un environnement académique pour relier les universités et les centres de recherche, l’usage d’Internet s’est ensuite étendu aux particuliers. En mars 1996, l’Agence tunisienne d’Internet (ATI) a été créée pour promouvoir les services de la Toile et servir d’opérateur. Un an plus tard, deux fournisseurs d’accès privés sont lancés. Parmi eux, Planet, dirigé par Cyrine Mabrouk, la fille du président.

Selon le ministère des Technologies de la communication, la Tunisie compte aujourd’hui près de 3 millions d’utilisateurs d’Internet. Un chiffre qui connaît chaque année une progression fulgurante : entre 2007 et 2008, le nombre d’internautes a augmenté de 39 %. Les établissements d’enseignement sont connectés à 100 %, et les cybercafés se sont multipliés dans toutes les villes du pays.

Cette progression s’explique en partie par le volontarisme des autorités. Pour les pouvoirs publics, le développement des nouvelles technologies représente un formidable outil de croissance économique. En investissant dans ce secteur, la Tunisie pourrait à long terme basculer d’une économie de la sous-traitance à une économie du savoir. C’était d’ailleurs le thème de la seconde phase du Sommet mondial sur la société de l’information, que la Tunisie a accueillie en 2005. Le pays peut même se targuer d’abriter un Festival international d’Internet qui se tient chaque été à Sousse. Cette rencontre, soutenue par les autorités, a pour but d’aider à la démocratisation d’Internet.

« Usage proprement tunisien »

« Pendant longtemps, l’usage quotidien a été réservé à une élite qui avait les moyens de s’acheter un ordinateur, de payer un abonnement et qui maîtrisait les outils Internet », explique Younes, le dirigeant d’une entreprise spécialisée dans la création de sites Web. Aujourd’hui encore, la mauvaise qualité des connexions et le coût prohibitif des abonnements découragent des internautes potentiels. Le nombre d’abonnements à l’ADSL, qui était de 166 000 en août 2008, peine à progresser, mais l’arrivée d’Orange sur le marché pourrait démocratiser un peu plus l’usage du Web. De leur côté, les autorités se sont engagées à augmenter les capacités de la bande passante et à installer un nouveau câble sous-marin entre la Tunisie et l’Italie.

« Aujourd’hui, il y a une vraie démocratisation d’Internet, surtout parmi les jeunes. Pour preuve, les marques sont de plus en plus présentes sur le Web pour faire leur publicité », ajoute Younes. Durant le dernier ramadan, la boisson gazeuse Viva avait mené une campagne sur Facebook avec un film d’une minute tourné spécialement pour la Toile. On n’use cependant pas du Net comme en France ou aux États-Unis. « Il y a un usage proprement tunisien du Web », estime Emna Ben Jemma, journaliste et blogueuse tunisoise. Les internautes tunisiens sont peu portés sur les sites d’actualité ou sur les achats en ligne. Seulement 17 % d’entre eux l’utilisent pour faire des réservations ou des commandes. Ils sont en revanche fans de supports vidéo et audio, et 74 % d’entre eux téléchargent des fichiers MP3.

Mais c’est le Web 2.0, c’est-à-dire l’interface la plus interactive du Net, qui séduit les Tunisiens. « Hi5 d’abord, puis Facebook ont été de véritables phénomènes de société », explique Sofia, une fan d’Internet. Aujourd’hui, Facebook rassemble plus de 850 000 utilisateurs tunisiens, ce qui représente un des taux les plus élevés des pays du Sud proportionnellement à la population.

Un moyen d’aller en Europe ?

Si les forums de discussion séduisent tellement, c’est d’abord parce qu’ils permettent de créer du lien social. On se tient au courant des sorties culturelles, on s’invite dans des soirées très exclusives, on se rassemble selon ses centres d’intérêt. Formidable espace de liberté, Internet est aussi un moyen d’expression pour beaucoup de jeunes qui tiennent un blog quotidien. « La culture a beaucoup bénéficié de Facebook, c’est un moyen pratique et gratuit de communiquer sur des événements », ajoute Emna.

« Je passe énormément de temps sur Internet, reconnaît Mouna, et je suis connectée à Facebook 24 heures sur 24. Moi qui suis timide, cela me permet de rencontrer des gens et, pourquoi pas, un jour, de trouver l’amour. » Dans une société où les tabous liés à la sexualité et aux relations hommes-femmes sont encore tenaces, Internet attire massivement les jeunes célibataires. « La plupart des gens utilisent Facebook pour la drague. Il y en a même qui se filment avec une webcam en espérant qu’une personne étrangère s’intéresse à eux et les fasse venir en Europe ! » explique Samir, un étudiant de 20 ans.

Une étude de l’ambassade de France réalisée durant l’été 2008 montre que les Tunisiens font plutôt un usage ludique du Web. « L’utilisation politique d’Internet reste assez marginale », avance le rapport. Et pour cause… Paradoxe tunisien : alors que les autorités encouragent l’accès à Internet, elles en bloquent en même temps une partie des sites et surveillent ce qui se dit sur la Toile. En Tunisie, impossible d’accéder à YouTube, à Dailymotion, à des sites pornographiques ou même à certains journaux français en ligne. « Il y a d’ailleurs une blague qui circule sur le Net à propos d’un personnage imaginaire baptisé « Ammar 404 » », s’amuse Mehdi, un jeune blogueur. Comprenez « erreur 404 », message qui s’affiche dès que l’on tente de se connecter à un site bloqué.

Prudence et astuce

Pour les internautes tunisiens, la censure de Facebook en août 2008 a été un séisme à la mesure de leur attachement à ce réseau social. Depuis quelques mois, Facebook commençait à être utilisé comme une tribune militante par certains. Après son interdiction, les internautes se sont mobilisés et ont créé des groupes tels que « Si Facebook reste fermé en Tunisie, j’émigre vers le Niger ! » Il aura fallu l’intervention du président lui-même pour que le site soit rouvert.

Conscients de l’engouement de la population, les pouvoirs publics n’ont pas pu faire l’impasse sur ce formi­dable outil de communication. Durant l’élection présidentielle d’octobre 2009, des dizaines de groupes se sont créés sur Facebook pour mener ­campagne en faveur de Ben Ali. « Pendant l’élection, je ne me privais pas de faire des commentaires parfois critiques sur mon profil. Pour l’instant, je n’ai pas eu de problèmes », indique une internaute.

Les internautes tunisiens font preuve de prudence, de double langage et d’un sens certain de l’astuce. « Les forums de football sont très prisés et pas seulement par les fans de sport. C’est l’occasion de se défouler et de parler de tas d’autres choses que du ballon rond », confie Malika. « Il est finalement extrêmement difficile d’exercer un contrôle total sur Internet. Les gens passent par des chemins détournés comme les proxys et peuvent accéder aux sites malgré tout », explique Younes.

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