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15/12/2009 à 14:53
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Le commandant Fofié (T-Shirt rouge) gère la zone de Korhogo Le commandant Fofié (T-Shirt rouge) gère la zone de Korhogo © MYOP

La région reste aux mains des chefs rebelles, qui tirent de cette occupation des revenus juteux. Élections ou pas, ils ne sont pas près d’y renoncer. Une enquête de l’ONU révèle ces trafics en tout genre.

« La situation dans le nord de la Côte d’Ivoire ressemble plus à une économie de chefs de guerre qu’à une administration gouvernementale qui fonctionne. » Plus de sept ans après la conquête de la zone septentrionale par les rebelles ivoiriens et presque trois ans après la signature de l’Accord politique de Ouagadougou (APO), sept experts des Nations unies ont dressé cet implacable constat au terme d’une enquête de plusieurs mois menée en 2009 *. Le redéploiement de l’administration, le retour de l’État de droit et la collecte de l’impôt par le Trésor public sont loin d’être effectifs. Quelques préfets, des juges et des enseignants ont repris du service, certes, mais le vrai pouvoir reste à la rébellion. Au bilan, le seul domaine qui soit revenu réellement aux pouvoirs publics est l’immatriculation des véhicules à Bouaké…

Pourtant, et c’est le paradoxe de cette crise ivoirienne, les armes se sont tues depuis longtemps, la circulation des personnes et des biens est effective et les violences sont assez limitées… Mais, sur le terrain, les milices des Forces nouvelles (FN, ex-rébellion), surnommées 0, Cobra, Fansara 110, Highlander ou Delta Force, contrôlent toujours 60 % du pays, plus de 190 000 km2. Elles répondent aux ordres de dix commandants de zone rétifs à toute réunification. Et pour cause ! Ils tirent de juteux bénéfices de l’exploitation et du trafic des ressources naturelles (cacao, coton, bois, noix de cajou, or et diamants), et perçoivent des taxes sur le trafic routier et sur les services publics comme l’électricité, que le gouvernement ivoirien fournit pourtant gratuitement à la population. Ils ont également investi dans l’immobilier et se sont approprié ou ont donné en gérance à des proches de nombreux hôtels, boîtes de nuit, commerces, stations-service… Selon le ministère de l’Économie et des Finances, ce business pourrait leur rapporter quelque 60 milliards de F CFA par an (environ 90 millions d’euros).

Une rente providentielle pour laquelle les seigneurs de guerre n’hésitent pas à se battre. Même entre eux. En mai 2008, Issiaka Ouattara, alias Wattao, a déposé le « com’zone » de Vavoua et Séguéla, Zacharia Koné, aujourd’hui en exil au Burkina. Officiellement, le chef d’état-major adjoint des FN réagissait à des actes d’insubordination, mais il en a surtout profité pour mettre la main sur le commerce du cacao. Quelque 128 000 tonnes (environ 10 % de la récolte nationale) sont exportées illégalement par les ex-rebelles vers les ports du Togo, du Ghana et, dans une moindre mesure, du Sénégal et de Guinée. Selon l’ONU, Wattao en tirerait près de 640 millions de F CFA de recettes annuelles. L’ancien caporal est également impliqué dans la production musicale et le commerce de voitures.

Contrebande

Autre grand seigneur du Nord, Martin Kouakou Fofié, l’un des trois Ivoiriens visés par le gel des avoirs à l’étranger et l’interdiction de voyager décidés par l’ONU, commande la zone 10, administrée depuis Korhogo. Il est intervenu en avril 2009 dans le secteur de Ferkessédougou, aux mains de Fofana Inza, pour régler un différend entre chefs. Depuis, il gérerait de manière exclusive les activités d’extraction aurifère de la région. Il prélève également une partie des taxes sur les échanges avec le Burkina et demande à tous les nouveaux abonnés de la Compagnie nationale d’électricité de sa zone de lui verser une redevance mensuelle comprise entre 1 500 et 3 000 F CFA. Son nom figure encore sur les récépissés de prélèvement des taxes délivrés aux conducteurs de poids lourds. À Man, le commandant Losseni Fofana, dit « L’Intrépide Loss », gère une des zones parmi les plus difficiles en raison de ses frontières poreuses avec le Liberia et la Guinée. Il est très impliqué dans le commerce du bois et du cacao, et la contrebande d’armes. À Bouaké, fief et siège des FN, Chérif Ousmane, alias commandant Guépard, est dans le négoce. D’autres, comme Morou Ouattara, ont investi dans l’agrobusiness.

Une flopée d’intermédiaires

Tous semblent s’affranchir de plus en plus de la Centrale, structure mise en place en 2003 par le secrétariat national des Forces nouvelles, pour collecter les taxes et les impôts de la rébellion. Cette volonté d’organiser les activités n’a, en effet, pas permis d’enrayer la propagation d’une économie souterraine. Les rebelles font affaire avec de nombreux opportunistes. Les Libanais exploitent illégalement le bois et le diamant, et font du petit commerce, les Indiens exportent l’anacarde et collectent la ferraille, les Chinois ont installé des pharmacies et des officines médicales.

D’après les experts de l’ONU, les ex-rebelles continuent à se réarmer, comme d’ailleurs les troupes du Sud. Malgré une vingtaine de refus d’inspection, ils ont pu identifier de nombreux dépôts d’armes et de munitions dans les régions de Vavoua, Séguéla, Odienné, Ouangolodougou et Ferkessédougou. Une partie des munitions serait acheminée via le Burkina. « Ce sont des rumeurs véhiculées par des diplomates mal informés, explique un proche du président Blaise Compaoré, médiateur de la crise ivoirienne. Le président joue sa crédibilité. »

Il n’empêche. Les barons du Nord n’ont nulle envie de regagner les casernes et ne s’inscrivent pas, non plus, dans le projet politique de leur chef. On prête, en effet, l’intention au Premier ministre de créer son propre mouvement ou d’intégrer en bonne place un des grands partis. Il pourrait présenter des candidats aux élections législatives qui se tiendront dans les deux mois suivant le scrutin présidentiel, probablement à la mi-2010. S’il pouvait former un groupe parlementaire, celui-ci deviendrait une force d’appoint et prendrait sa place sur l’échiquier politique.

L’objectif n’est pas à portée de main. Il lui sera en effet difficile d’implanter ses hommes sur les terres du Rassemblement des républicains (RDR), premier parti du nord du pays. L’ancien Premier ministre, Alassane Dramane Ouattara, dit ADO, compte de nombreux partisans chez les com’zone. Certains sont même très proches de lui. ADO a assisté au mariage de Chérif Ousmane à Ouagadougou en décembre 2007 et son épouse, Dominique, était témoin.

« Soro a plus besoin des com’zone qu’ils n’ont besoin de lui », commente stoïquement un diplomate. Les relations avec le chef du gouvernement sont même parfois tendues. Guillaume Soro a réduit ses voyages dans le Nord, certains des com’zone l’accusent régulièrement de jouer le jeu du président Gbagbo et ont même appelé à sa démission en avril dernier… Depuis, la primature se fait discrète sur les questions de désarmement et les affaires économiques. Et les com’zone se rééquipent, poursuivent la formation et la mise en place de leurs propres forces de police et de gendarmerie. Récemment, plusieurs unités ont même été dotées d’uniformes neufs. Plus grave, selon la présidence, 1 000 hommes de Chérif Ousmane auraient reçu une formation commando.

Une confiance limitée

« Soro n’est plus maître du dialogue politique, ajoute le même diplomate. Tout se joue directement entre les présidents Gbagbo et Compaoré. » Ce dernier avance à petits pas sans oublier les intérêts de son pays. Le Burkina a longtemps servi de base arrière aux rebelles. Des liens ethniques unissent les Burkinabè aux populations du Nord, une diaspora importante réside en Côte d’Ivoire, et les échanges commerciaux entre les deux pays enrichissent des tas d’intermédiaires.

« La confiance n’est pas encore totale entre les rebelles et le camp Gbagbo. La réunification définitive n’aura donc lieu qu’après la tenue d’élections transparentes, conclut un proche du président Compaoré. Si c’est le cas, nous veillerons à ce que le résultat des urnes soit respecté. Et les com’zone ne pourront se prévaloir des armes pour faire leurs affaires. »

* Rapport final du groupe d'experts sur la Côte d'Ivoire du Conseil de sécurité de l'ONU.

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