02/12/2009 à 10h:15 Par Jean-Michel Meyer
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Infrastructures : un défi de 1 000 milliards de dollars sur dix ans Infrastructures : un défi de 1 000 milliards de dollars sur dix ans © Fotolia

Un rapport sans concession de la Banque mondiale chiffre pour la première fois le coût de la mise à niveau des infrastructures africaines. Une facture de 930 milliards de dollars sur dix ans et une longue liste de réformes.

Difficile de poser un objectif aussi clair et ambitieux. « Pour revenir au niveau de l’Asie en matière d’infrastructures, l’Afrique doit investir 930 milliards de dollars sur dix ans. C’est énorme pour combler un retard, mais ce n’est pas irréalisable », assure Vivien Foster, économiste principale pour l’Afrique à la Banque mondiale. Un chiffre astronomique qui ressort d’un rapport publié le 12 novembre dernier et qu’elle a co­piloté. Intitulé « Infrastructures africaines : une transformation impérative », il a été réalisé après avoir passé au crible 24 pays du continent.

Le constat est sans concession. L’état des infrastructures (énergie, transports, eau et assainissement, technologies de l’information et de la communication) est « déplorable ». Il ralentit la croissance de chaque pays de 2 % par an et réduit la productivité des entreprises de 40 %. C’est un peu comme si l’économie africaine avançait le frein à main tiré tout en appuyant à fond sur la pédale de frein. Rien d’irréversible pourtant. « Au cours de ces dernières années, la Chine a consacré 15 % de son PIB à développer ses infrastructures. En s’appuyant sur leur base économique solide et si la volonté politique d’allouer des ressources à hauteur de 12 % du PIB à cet objectif est là, les pays africains riches en ressources (Cameroun, Guinée, Nigeria…) ou à revenu intermédiaire (Afrique du Sud, Cap-Vert, Gabon…) ont les moyens de combler leur écart en une décennie. Pour les pays fragiles, notamment en sortie de conflit (Côte d’Ivoire, RD Congo, Liberia…), il est sûr que les besoins en reconstruction sont si grands qu’ils ne pourront le réduire en dix ans », explique-t-elle.

Marges des transporteurs

Mais comment faire autrement ? « L’Afrique possède l’infrastructure la plus faible au monde, et pourtant, ironiquement, les Africains paient dans certains pays deux fois plus pour les services de base que les habitants d’autres régions du monde », ne s’empêchent de relever les auteurs du rapport. L’énergie est le cas le plus flagrant. En Afrique subsaharienne, le prix du kilowattheure (kWh) varie entre 0,02 et 0,46 dollar, alors qu’il ne dépasse pas 0,10 dollar, dans les pays d’Asie ou d’Amérique latine. Les 48 pays d’Afrique subsaharienne génèrent la même quantité d’électricité que l’Espagne ! Avec 124 kWh par habitant et par an, la consommation d’électricité n’atteint que 10 % de celle que l’on trouve ailleurs dans les pays en développement. Juste assez pour alimenter une ampoule de 100 watts par personne trois heures par jour. Plus de 30 pays affrontent des pénuries d’énergies et des coupures régulières. Un état de délabrement qui ampute de 5 % à 20 % le chiffre d’affaires des entreprises et réduit de 1 % à 2 % la croissance du PIB par pays.

Dans les transports routiers, le surcoût tient davantage aux marges colossales des transporteurs qu’à l’état défectueux du réseau. Ces marges peuvent ainsi atteindre 60 % à 160 % en Afrique centrale ou occidentale. En matière de technologies de l’information et de la communication (TIC), la situation n’est pas plus favorable. En 2007, le prix moyen des services mobiles prépayés s’élevait à 12,58 dollars par mois sur le continent. Soit six fois plus que les 2 dollars payés au Bangladesh, en Inde ou au Pakistan.

Un coût deux fois plus élevé

Résultat ? Le coût de la remise à niveau des infrastructures est deux fois plus élevé que prévu. La Banque mondiale l’évaluait en 2005 à 39 milliards de dollars. Aujourd’hui, ce sont donc 93 milliards de dollars à mettre sur la table chaque année pendant les dix ans à venir. Le secteur de l’énergie, principalement l’électricité, engloutit 40 % des besoins d’investissement. Soit une facture annuelle de 40,8 milliards de dollars. Arrivent ensuite l’eau, l’assainissement et l’irrigation (25,3 milliards) et les transports (18,2 milliards).

Concrètement, cela demandera d’installer une capacité de production d’énergie supplémentaire de 7 000 mégawatts par an. D’installer des lignes de transport trans­frontalières d’électricité de 22 000 mégawatts pour permettre la vente de courant à l’échelle régionale. De relier les capitales, les ports, les points de passage aux frontières et les villes secondaires par un réseau routier de qualité. De doubler les surfaces irriguées qui ne représentent qu’à peine 5 % des terres agricoles. Et d’achever le réseau interrégional de communication par fibre optique, au profit notamment des 15 pays africains enclavés, ainsi que la boucle du câble sous-marin autour du continent.

Seul point de réelle satisfaction du rapport, le continent peut compter sur ses propres forces pour relever ce défi. Car, contrairement à une idée reçue, les dépenses africaines en infrastructures sont plus élevées que ce qu’estimait la Banque mondiale. Elles atteignent 45 milliards de dollars par an. Et, autre découverte d’importance, 30 milliards de ce montant sont alimentés par les deniers publics, donc le contribuable et usager africain. Et « seulement » 15 milliards proviennent du secteur privé, de l’APD et des pays qui ne sont pas membres de l’OCDE (Chine, Inde, finance islamique…).

Mais avant de mobiliser de nouvelles sources de financement, le continent doit partir en guerre contre le gaspillage. « Chaque année, l’Afrique dilapide 17 milliards de dollars qui correspondent au coût de l’inefficacité des infrastructures », déplore Vivien Foster. Tous les ans, près de 2 milliards de dollars ne sont pas décaissés, notamment parce que les administrations n’ont pas exécuté la totalité des budgets. Dans l’eau et l’électricité, seulement 70 % à 90 % des sommes facturées sont encaissées. Les effectifs sont de deux à huit fois plus élevés dans les entreprises publiques que dans les autres pays en développement. Mais ce ne sont pas les handicaps majeurs. « Le problème d’entretien est endémique. Le premier enjeu, c’est la maintenance, car la restructuration d’équipements coûte bien plus cher », souligne l’économiste de la Banque mondiale. Un dollar dépensé dans l’entretien des routes permet d’économiser 4 dollars en réhabilitation. Soit une économie annuelle de 2,4 milliards de dollars. « Le rapport démontre qu’investir dans des fonds supplémentaires sans résoudre les inefficacités reviendrait à verser de l’eau dans un seau percé », insiste Obiageli Ezekwesili, la vice-présidente de la Banque mondiale pour l’Afrique.

En priorité, le continent doit donc réaliser d’énormes progrès en matière de gouvernance et de contrôle, et toiletter ses réglementations pour favoriser la participation du privé dans les projets. Les pays ont tout intérêt aussi à promouvoir l’intégration régionale. Sacrée révolution. Un appel téléphonique international entre les pays d’Afrique est facturé trois fois plus cher qu’un appel du continent vers les États-Unis ! « Avec les connexions aux câbles sous-marins, les prix des communications peuvent diminuer jusqu’à 50 %, pour autant que l’accès aux câbles ne soit pas monopolisé par un fournisseur unique », conclut le rapport…

Sur le même sujet
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

0 réaction(s)

Réagir à cet article

Continental

Piraterie : pourchassés, les flibustiers somaliens changent de tactique

Piraterie : pourchassés, les flibustiers somaliens changent de tactique

Ils sévissaient surtout le long des côtes somaliennes. Traqués de tous côtés, les flibustiers écument désormais de plus en plus les eaux du golfe de Guinée et changent de tacti[...]

Droits de l'homme en Afrique : progrès incertains au Nord, attentes pour le Sud

Amnesty International a rendu public, jeudi 24 mai, son rapport annuel sur l’état des droits de l’homme dans le monde. En ce qui concerne le continent africain, l’année 2011 a été[...]

Afrique-Amérique du Sud : le Brésil aux premières loges

Prévu les 15 et 16 mai, le sommet Afrique-Amérique du Sud a été reporté sine die. Mais si ses voisins latino-américains manquent d'empressement, le Brésil s'implante[...]

France : l'AFD satisfaite de l'exercice 2011

Malgré une stabilisation des engagements sous la barre des 7 milliards d'euros l'an passé, le directeur général de l'Agence française de développement, Dov Zehra, s'est [...]

France : Hélène Le Gal, nouvelle "Madame Afrique"

Récusée comme ambassadrice de France au Rwanda, la diplomate Hélène Le Gal revient au premier plan par la grande porte : celle de l'Élysée, version Hollande.[...]

Hollande et l'Afrique : un continent, sept priorités

Le candidat Hollande en a très peu parlé durant la campagne. Mais un certain nombre de sujets devraient rapidement s'imposer à lui.[...]

Hollande et l'Afrique : changement de diplomatie, au profit de qui ?

Les chefs d'État accueillent diversement l'alternance française. Si le Nigérien Mahamadou Issoufou et le Guinéen Alpha Condé sont tout sourire, leurs homologues d'Afrique centrale se[...]

France-Afrique : Hollande et nous

Le nouveau président français François Hollande connaît très mal le continent. Va-t-il y mener une autre politique que son prédécesseur ? Pas fondamentalement. Un changement de style[...]

Mali - Soudan du Sud : Amadou Ousmane Guitteye, gardien du ciel africain

Passionné d'aviation civile depuis toujours, le Malien Amadou Ousmane Guitteye est en passe de faire entrer un 19e État (le Soudan du Sud) dans l'Agence pour la sécurité de la navigation[...]

Croissance : le pétrole ne fait pas le bonheur

Les investisseurs ne consacrent pas seulement aux seuls pays pétroliers, à l'instar de Schulze Global Investments, qui va consacrer 100 millions de dollars à l'Éthiopie. Quelle raison peut pousser[...]

Voir tous les dossiers