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02/12/2009 à 09:22
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Farid Zubari, le représentant de Bahreïn quittant la salle d'audience, le 16 novembre Farid Zubari, le représentant de Bahreïn quittant la salle d'audience, le 16 novembre © AFP

En 1998, six personnes étaient arrêtées à Paris en possession de faux dinars bahreïnis. Leur procès s’est ouvert le 16 novembre. À l’évidence, elles n’étaient pas les cerveaux de cette rocambolesque affaire...

« Je n’avais pas d’argent pour vivre, on est toujours intéressé par l’argent. » Les explications de Jocelyne Lagalice laissent les juges perplexes. Cheveux jaune paille en bataille, châle en crochet sur de larges épaules, l’ancien agent immobilier est l’un des huit prévenus dans le procès des « faux dinars de Bahreïn ». Après dix ans d’instruction et l’assassinat d’un suspect, il s’est ouvert le 16 novembre devant la 11e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Il devrait durer jusqu’au 2 décembre.

L’affaire exhale tout à la fois le luxe et la misère. D’un côté : 140 millions de faux dinars (250 millions d’euros), un appartement dans les beaux quartiers parisiens, un prince saoudien, deux chefs d’État africains et un fastueux projet immobilier à Saint-Tropez. De l’autre : une bande d’éclopés, des combinards amateurs attirés par l’appât du gain, mais pris la main dans le sac. Ce ne sont pas les cerveaux de l’affaire qui défilent à la barre, mais de simples intermédiaires.

On ment, on se contredit, on se répète. Agnès Quantin, la présidente du tribunal, perd parfois patience : « On aura tout entendu, même que la lumière est éteinte », grince-t-elle en montrant le lustre allumé. À d’autres moments, elle retrouve son sourire en coin et lâche, ironique : « Vous croyez tout ce qu’on vous dit, vous ? »

Rappel des faits. Le 18 juin 1998, six personnes sont arrêtées par la police devant l’hôtel particulier sis 7 bis, place du Palais-Bourbon, dans le 7e arrondissement de Paris. Elles étaient en train de charger dans une Volkswagen et une BMW des sacs contenant des faux dinars de Bahreïn. Montant du magot : l’équivalent de 7,5 millions d’euros.

Pignon sur rue

Au total, plus de 140 millions de faux dinars ont été fabriqués par Ciccone Calcografica, une imprimerie ayant pignon sur rue en Argentine. Une partie du trésor est arrivée en France à bord de plusieurs vols, après escales au Tchad, présidé par Idriss Déby Itno, et au Niger, dirigé à l’époque par Baré Maïnassara (qui sera assassiné l’année suivante). La police est sur le coup, une partie de la monnaie contrefaite étant déjà en circulation en Europe. L’économie de Bahreïn, elle, manque de s’effondrer sous l’afflux de fausses coupures. Le royaume porte plainte en France, où une partie de la somme a été saisie. Il est aujourd’hui représenté sur le banc des parties civiles par Farid Zubari, directeur de l’émission de la monnaie à la Banque centrale.

Sur les huit prévenus, seuls cinq comparaissent. Tous ont été arrêtés le 18 juin 1998. Il y a là Jean-Pierre Kimbangala, un Congolais d’une cinquantaine d’années, pull en V et visage grêlé. Il se prétend aujourd’hui broker (« courtier »), mais, en 1998, arborait une jolie carte de visite : conseiller du prince Fayçal, un membre de la famille royale saoudienne. Avec des phrases alambiquées, il raconte que ce dernier l’avait mandaté pour sto­cker des dinars de Bahreïn en Argentine. De fait, il s’est bien rendu au siège de Ciccone, mais il ignorait, à l’en croire, qu’il s’agissait d’une imprimerie. Entendu à onze reprises, Kimbangala a donné des faits onze versions différentes ! Il est le plus fringant des prévenus.

Claude Sokolovitch, 65 ans, n’est, pour sa part, pas au mieux de sa forme. Le teint couperosé, il doit se boucher une oreille pour mieux entendre de l’autre. « J’ai un début d’Alzheimer », explique-t-il. Ancien banquier reconverti dans le consulting et la philanthropie (« Je m’occupe d’humanitaire au Vietnam et en Afrique »), il a été condamné par deux fois. Pour escroquerie. Il jure avoir été sollicité dans cette affaire pour son expertise bancaire. Son rôle, selon lui, se limitait à dénicher des établissements acceptant qu’on y dépose des dinars de Bahreïn. Il jure n’avoir jamais douté que les 140 millions appartenaient bien au prince Fayçal, qui souhaitait, paraît-il, investir dans la téléphonie par satellite. Comme les autres prévenus, Sokolovitch ne s’est pas inquiété de quelques détails troublants. Qu’un Saoudien paie en dinars de Bahreïn, par exemple. Ou que l’argent censé provenir directement de Riyad ait transité par l’Afrique. On lui a montré, entre autres, une photocopie du passeport du prince Fayçal, et cela l’a rassuré. Il devait toucher une commission de 2 %.

Sokolovitch est le dernier maillon d’une chaîne d’intermédiaires qui commence avec Jean-Pierre Chariou. Impeccable dans son costume cravate, cet ingénieur civil affirme avoir soumis au prince Fayçal en personne, en Arabie saoudite, un projet immobilier « très prestigieux », à Saint-Tropez. Lui cherchait un investisseur et, banco ! Son Altesse Royale souhaitait investir. D’abord en rials, la monnaie saoudienne, puis en dinars de Bahreïn. « Quand vous trouvez un investisseur, se défend-il, vous ne le lâchez plus ! »

Pressé de sécuriser le pactole sur des comptes français, Chariou demande conseil à son ami Jacques Milliet. Dans son fauteuil roulant, cet ancien courtier à la Bourse de Paris grimace parfois de douleur. Sur les conseils d’un chirurgien-dentiste, il s’est finalement tourné vers Jocelyne Lagalice, « certainement bien plus compétente que moi ». Deux jours avant l’arrestation, c’est au domicile de cette femme se disant « très connue dans l’immobilier » que les sacs de billets ont été stockés. Un appartement place du Palais-Bourbon que, « sans argent » et tout juste remise d’une leucémie, la dame occupait à titre gracieux. « On m’avait parlé de 500 000 francs », reconnaît-elle à propos d’une commission promise. Plus experte en immobilier qu’en matière bancaire, elle a alors fait appel à Sokolovitch…

Dans la nature

Quid des prévenus absents ? Le Congolais Richard Mwamba a été mêlé à une affaire de faux zaïres, au début des années 1990, et s’est aujourd’hui évanoui dans la nature. Patron de la Fédération congolaise de football sous Mobutu, il se serait présenté dans cette affaire comme le représentant de Ciccone pour l’Afrique. L’homme d’affaires tchadien Pedro Lazare n’est pas non plus sur le banc des accusés. Et son compatriote Hassan Fadoul, ancien ministre et conseiller d’Idriss Déby Itno, pas davantage. Résidant au Togo, ce dernier a signifié par fax au tribunal son « intention manifeste d’assister au procès ». S’il n’a finalement pas été en mesure de le faire, c’est simplement qu’il n’a pas obtenu de visa.

« Hassan Fadoul, on aurait bien aimé qu’il soit là », s’est exclamée une avocate. La clé de cette rocambolesque affaire se trouve peut-être au Tchad. À Paris, juste avant l’arrestation, Fadoul a prétendu à la petite bande qu’une partie des dinars de Bahreïn était stockée dans… la résidence du président Idriss Déby Itno à N’Djamena ! (Le reste aurait été déposé au Niger). « Je n’ai rien à me reprocher », protestait le chef de l’État tchadien, en juin 2001, dans une interview au quotidien français Le Monde.

Comme pour embrouiller un peu plus l’affaire, une autre version a été avancée par un suspect, le Marocain Hicham Mandari, assassiné en Espagne en 2004. D’après lui, certains membres de la famille royale bahreïnie souhaitaient orchestrer une déstabilisation de l’émirat ! Un mois avant l’arrestation des Pieds Nickelés, il avait réussi à changer dans une banque parisienne l’équivalent de 3,3 millions d’euros. Qui saura si ces billets-là étaient faux ?

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