15/11/2009 à 13h:08 Par Marianne Meunier
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L'imam Muhammad Ashafa et le pasteur James Wuye ont reçu le prix de la Fondation Chirac L'imam Muhammad Ashafa et le pasteur James Wuye ont reçu le prix de la Fondation Chirac © JACQUES TORREGANO/FEDEPHOTO/POUR J.A.

L’un est imam, l’autre pasteur. Autrefois membres de milices, ils mènent aujourd’hui un autre combat : désamorcer les violences entre chrétiens et musulmans qui embrasent régulièrement le nord du pays.

Le pasteur Wuye est petit et râblé, l’imam Ashafa grand et fin. Le premier dégaine ses phrases, le second détache jusqu’aux syllabes. D’un côté, le boubou est chamarré, de l’autre, la djellaba simplement blanche. L’un a une seule épouse, l’autre deux « pour l’instant ». La taille de leurs marmailles s’en ressent : 3 enfants contre 13.

Tout les oppose, mais les Nigérians James Wuye et Muhammad Ashafa sont inséparables. Se comparant à des amants, ils voyagent ensemble, descendent dans les mêmes hôtels, emploient les mêmes expressions sans se concerter.

Il y a entre eux la complicité des comédiens d’un duo. Ce 6 novembre, ils l’ont affichée avec maîtrise devant Jacques Chirac : à Paris, l’ex-président français leur a remis le prix de sa Fondation pour la prévention des conflits.

La récompense met leur travail de fourmi sous les projecteurs : au sein du centre de médiation interreligieuse qu’ils ont créé en 1995, à Kaduna (capitale de l’État du même nom, dans la moitié nord du Nigeria), ils rencontrent imams et pasteurs, leur dispensent des leçons simples telles que « Si vous tuez quelqu’un, son frère se vengera », répondent aux appels de l’État pour désamorcer des crises entre chrétiens et musulmans. Le sacerdoce les mène dans toutes les villes sensibles du pays : Jos, Kano, Maiduguri…

« Si la crise de Maiduguri n’a pas gagné Kaduna, c’est un peu grâce à nous », dit Muhammad Ashafa. En juillet dernier, des membres de la secte islamiste Boko Haram affrontent les forces de sécurité. Les violences démarrent à Maiduguri, la capitale de l’État de Borno, et gagnent ceux de Kano, Bauchi et Yobe. Les émeutes font près de 1 000 morts. Kaduna est épargné. « En dix ans, nous avons apaisé les fièvres extrémistes », explique Muhammad Ashafa. James Wuye acquiesce.

« Amants » aujourd’hui, ces deux-là n’ont eu longtemps qu’un seul point commun : être né (en 1960 et 1951 respectivement) et avoir grandi à Kaduna. Au début des années 1980, ils assistent à la transformation de cette ville industrielle en épicentre de la violence interreligieuse. La déliquescence économique du Nigeria crispe les rapports entre chrétiens et musulmans. Kaduna, où ils sont en nombre égal, est en première ligne.

Pasteur pentecôtiste, vice-président de l’Association chrétienne des jeunes du Nigeria, James Wuye choisit son camp : il rejoint une milice chrétienne. « Je voulais protéger les miens », se souvient-il. L’engagement est aussi ferme pour Muhammad Ashafa : d’une lignée d’imams, il devient membre de la milice musulmane du quartier de Tudun Wada.

« Révolution intérieure »

En mai 1992, ils se retrouvent de part et d’autre d’une même ligne de front. Pour un différend foncier, des émeutes éclatent entre chrétiens et musulmans de Zango-Kataf, à 150 kilomètres de Kaduna. Elles se propagent jusqu’à la ville. Dans la bataille, James Wuye perdra sa main droite. Muhammad Ashafa, deux cousins et son père spirituel. Chacun s’en sortira avec une obsession : se venger. « Pendant des mois, j’ai cherché James partout, se souvient Muhammad Ashafa. J’en avais après lui, je voulais le tuer. »

Trois ans après, les « bad boys » sont présentés par une connaissance commune. Ils se parlent. Chacun entame alors une « révolution intérieure ». « Dans la foulée, j’ai entendu un prêche sur le pardon, raconte Muhammad Ashafa. C’était puissant. Jusque-là, j’avais suivi mon instinct et non la tradition religieuse. » Même prise de conscience chez James Wuye. Le musulman lit la Bible, le protestant le Coran. Chacun renonce au principe du « si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi ». À la haine succède petit à petit la tolérance puis la complicité. Leurs ouailles finissent par accepter cette union contre nature. Et même par écouter.

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