26/11/2009 à 10h:43 Par Cécile Sow, envoyée spéciale
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Des démineurs, dans cette région où les mines antipersonnel ont fait plus de 750 victimes. Des démineurs, dans cette région où les mines antipersonnel ont fait plus de 750 victimes. © Irin

Depuis quelques mois, les violences ont repris. L’armée a réinvesti la zone. Regain de banditisme ou retour des revendications indépendantistes ? Les deux, probablement, même si le mouvement séparatiste est très affaibli par ses divisions.

« Nous ne sommes pas des rebelles, nous sommes des indépendantistes. Le rebelle est celui qui veut prendre le pouvoir de Wade. Nous n’en voulons pas. Ce que nous voulons, c’est notre indépendance », défend Abdou Elinkine Diatta, 47 ans, ancien combattant, puis porte-parole du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) et qui se considère aujourd’hui comme le chef naturel du mouvement. C’est à Mango Kouroto, un quartier populaire de Ziguinchor, grande ville du sud du Sénégal, qu’il a reçu Jeune Afrique. « C’est ici notre siège », dit-il, le regard tourné vers les portraits de l’abbé Augustin Diamacoune Senghor (leader historique du MFDC, décédé le 14 janvier 2007), accrochés au-dessus des fétiches posés sur le sol. « Nous ne renoncerons jamais à l’indépendance de la Casamance, mais nous ne voulons pas non plus de la lutte armée. On cherche le dialogue », dit-il au moment où les attaques, parfois meurtrières, imputées au MFDC se multiplient.

Après la relative accalmie observée suite à la signature, en décembre 2004, d’un accord de paix entre l’État et le MFDC, les hostilités ont repris cet été. En juin, des véhicules militaires ont été saccagés. En septembre, des soldats ont ouvert le feu sur des « rebelles ». Atika, l’aile armée du MFDC, a immédiatement réagi dans un communiqué signé de son chef d’état-major, César Atoute Badiate. « Les militaires ont tiré sur [nos] éléments venus vendre des fruits à Kassana. L’armée a même mené des activités de renseignement sur les mouvements de [nos] troupes trois jours avant ces accrochages », affirme le mouvement, qui dénonce une violation du cessez-le-feu. Un mois plus tard, une patrouille de l’armée régulière essuyait des tirs de roquettes. Bilan : six militaires tués.

Depuis, les braquages, qui surviennent en brousse mais aussi à la périphé­­rie de Ziguinchor et dans d’autres localités importantes comme Bignona ou Kolda, sont devenus réguliers. Le renfor­­cement de la présence militaire en Casamance n’y fait rien. Au contraire. Les maquisards ont bien repris du service. Mais ils s’attaquent en général aux petits commerces, aux stations-service et aux voyageurs. À la nuit tombée, ils surgissent de nulle part, par groupes de trois ou quatre, puis disparaissent dans les fourrés. « L’armée est trop présente, ça énerve les hommes », explique un membre du MFDC.

Forte présence militaire

Autour de Ziguinchor, sur les routes nationales, la présence militaire ne passe pas inaperçue. Des hommes, arme en bandoulière, poignard et grenades sur les reins, le casque solidement vissé sur la tête, observent les rares automobilistes ainsi que les habitants et écoliers des villages environnants à la recherche d’un moyen de transport. Mais ils ne s’aventurent pas sur les routes secondaires, encore moins sur les pistes.

« C’est trop dangereux pour eux de rester sur des axes isolés », souligne un paysan de Balandine, une bourgade de 300 habitants située à 20 kilomètres de la frontière de la Gambie, dans le nord de la Casamance. La zone est néanmoins surveillée. D’en haut. Le Rallye guerrier, un avion de patrouille de l’armée, survole quasi quotidiennement la région. « J’ai peur, confie cet habitant de Balandine. Il y a une dizaine d’années, j’ai perdu toute ma récolte lors d’un ratissage de l’armée. Et, par le passé, des civils ont souvent été tués dans des accrochages. »

Dans les villes comme dans des centaines de villages, notamment du côté de Ziguinchor, Kolda, Bignona, Sédhiou…, les nuits sont souvent perturbées par des tirs sporadiques. Des accrochages entre armée et « rebelles », mais aussi des affrontements entre groupes rivaux.

Le MFDC est en effet en proie à des divisions. En mai 2009, Youssouf Sambou, alias « Rambo », un commandant de la coalition (réunissant les fronts nord et sud, dirigée par César Atoute Badiate), ainsi que trois de ses lieutenants ont été assassinés par des « dissidents » proches de Nkrumah Sané, installé en France et considéré par certains comme le chef de l’aile extérieure du MFDC. La réconciliation a été scellée fin août, mais de petits groupes continuent de s’opposer. « L’État soutient financièrement des factions pour en éliminer d’autres. Il sème la zizanie et affaiblit ainsi la rébellion », confirme un agent d’une ONG.

Des milliers de déplacés

À Dakar et à Ziguinchor, l’utilisation des dizaines de millions de F CFA mis à la disposition du Comité des sages de la Casamance, sous la houlette de Farba Senghor (ex-ministre des Transports aériens, chargé en 2007 par Abdoulaye Wade de gérer le dossier casamançais) pour convaincre les combattants de renoncer à la lutte armée fait encore jaser. « Si le MFDC est aujourd’hui divisé, c’est parce que le pouvoir a installé la corruption en son sein », dénoncent d’une voix des membres de différentes tendances du mouvement dont il est difficile aujourd’hui de dire qui est le chef politique.

De leur côté, les forces armées indiquent disposer d’informations précises sur la présence « rebelle ». « Si nous n’attaquons pas les bases, c’est parce que nous n’en avons pas reçu l’ordre du chef de l’État. Nous devons respecter les accords de 2004. En plus, en cas d’intervention, il y aura forcément des dégâts collatéraux », explique un gradé. « Cette crise est très difficile à gérer, car on ne sait plus exactement si on a affaire à des nostalgiques de la lutte indépendantiste de la première heure, à des désœuvrés ou à des bandits », ajoute-t-il, tandis que l’armée justifie sa présence par une mission de sécurisation des populations. Présence qui, non seulement irrite le MFDC, mais inquiète les Casamançais qui craignent de violents accrochages.

Depuis le début de la lutte armée en 1983, des milliers de personnes ont fui les villages. En 2009, selon l’ONG Apran (Association pour la promotion rurale de l’arrondissement de Nyassia), on compte encore 10 700 déplacés à Ziguinchor. Le nombre de tués (civils, militaires et combattants) est inconnu, mais ils seraient des centaines. Des chiffres officiels révèlent néanmoins que les mines antipersonnel, posées par le MFDC, ont fait 751 victimes, handicapées ou tuées. En 1998, l’organisation de défense des droits humains Amnesty International, dans un ouvrage intitulé Sénégal, la terreur en Casamance, avait sérieusement mis en cause l’armée dans les exactions contre des civils.

Alors que la tension monte entre l’armée et le MFDC, l’inquiétude dans le sud du Sénégal est perceptible. La nuit, les axes routiers restant ouverts à la circulation sont quasiment déserts. Autre signe de malaise : la réticence des Casamançais à se prononcer sur l’indépendance. Le sujet est tabou. Même à Dakar, au plus haut niveau, il embarrasse. À l’exception des rares communiqués sur des incidents liés à l’armée, ou de la réaction du ministre de la Communication, Moustapha Mamba Guirassy, après la mort des six militaires, il n’y a eu aucune réaction officielle au cours des dernières semaines.

Après son arrivée au pouvoir, le président Wade avait déclaré pouvoir régler le problème en cent jours. De toute évidence, il a échoué. À moins que, comme on le murmure dans les buissons, le conflit serve à faire vivre des « rebelles » devenus bandits de grands chemins, ainsi qu’une pléiade « d’opportunistes » cachés dans la jungle des quelque 97 ONG installées dans la région. « Vous avez vu Ziguinchor… il n’y a rien ! Tout est délabré. Les gens sont pauvres […]. Que font les ONG, que fait l’État ? La réponse est “rien” », dénonce, dépité, un militant indépendantiste de la première heure.

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