16/11/2009 à 15h:25 Par François Soudan
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Charles Pasqua et l'un de ses gardes du corps, le 14 octobre Charles Pasqua et l'un de ses gardes du corps, le 14 octobre © JEAN-CLAUDE COUTAU/LE MONDE

Condamné, le 27 octobre, à un an de prison ferme dans le procès de l’Angolagate, l’ancien ministre français de l’Intérieur avait promis des révélations fracassantes sur fond de commissions occultes et de coups d’État en Afrique. Avant de se rétracter, in extremis...

Rien de plus dangereux, pensait-on, que les vieux fauves blessés. En cet après-midi du 12 novembre, Charles Pasqua, 82 ans, rugit d’aise face à la meute journalistique venue flairer l’odeur du sang. Micros, caméras, photographes comme à la grande époque du charter de Maliens expulsés et du « terroriser les terroristes ». Un teasing d’enfer sur le thème « je vous promets des révélations fracassantes », avec à l’affiche le tonton corse taiseux bafoué dans son honneur et prêt enfin à tout dire !

Et puis rien, ou presque. Une longue déclaration, lue d’une voix sourde de rocailles usées par l’érosion, dans laquelle l’ancien ministre de l’Intérieur, condamné à trois ans de prison – dont un ferme – le 27 octobre dans le cadre de l’affaire dite de l’Angolagate, réitère sa défense et ses accusations. Des esquives en guise de réponses aux questions précises. Une volonté manifeste de ne pas sombrer seul, mais d’entraîner avec lui ceux pour qui il est désormais un pestiféré – Jacques Chirac, Dominique de Villepin. Et pas un mot, pas une « révélation » de plus que ce qu’il a dit et répété à la barre. Si l’ex-directeur des ventes de Ricard a réellement dans sa mallette de VRP de quoi faire trembler la République, il le garde pour lui. Ce qui n’étonnera pas les lecteurs de ses Mémoires parus il y a deux ans sous le titre prometteur de Ce que je sais – et desquels il ressort qu’il ne savait rien.

Tout sauf un kamikaze

La lourde silhouette s’éloigne, entourée de trois gardes du corps, dans la grisaille parisienne, emportant avec elle ses secrets africains. Pourquoi révéler ce qui certes peut faire « sauter » vos ennemis, mais aussi, en premier lieu, vous-même ? Charles Pasqua est tout sauf un kamikaze. Aux reporters qui le pressaient de mettre des noms sur ces personnalités françaises qui, selon lui, se sont rempli les poches de commissions sur le continent, il a donc répondu : « Faites votre travail. » Puis : « Mon ambition n’est pas de devenir le champion de la balance. »

Pourtant, s’il est un homme qui connaît bien les entrelacs de ce monde interlope, c’est bien lui, Pasqua. « Initié » à l’Afrique dans les années 1970 par le Premier ministre Pierre Messmer et par le sénateur des Français de l’étranger Paul d’Ornano (et non, comme on l’a dit, par Jacques Foccart, dont il ne fut jamais proche), l’ancien activiste du Service d’action civique régnait – à l’époque où il siégeait Place Beauvau – sur un réseau (mot qu’il a en horreur) dévoué et efficace de compatriotes insulaires aux patronymes fleurant bon le maquis, plongés dans le marigot des affaires africaines. Les Feliciaggi, Léandri, Tomi, Tosi, Lanfranchi, Dominici, Luciani, Guelfi, Tarallo : tous des experts en matière de pétro-business, de bandits manchots, de PMU, de circuits parallèles ou de coopération décentralisée. Ils ne répondaient qu’à lui, soudés par une conception clanique et partisane de la politique, avec un même dédain pour les normes convenues de la démocratie molle. Jusqu’à son fils unique, Pierre-Philippe, un pied à Dakar chez Mimran, un autre à São Tomé, paradis des zones franches.

Pasqua tenait le soir table ouverte au ministère pour les chefs d’État africains de passage, qu’il approvisionnait généreusement en renseignements sur les grands et petits complots de leurs opposants en exil. Au mieux avec François Mitterrand, avec qui il partageait le même regard à la fois cynique et désabusé sur la nature humaine et dont il fut le collaborateur dans le fond loyal sous deux cohabitations, Pasqua était alors l’un des deux ou trois hommes les plus puissants de France. Pourquoi, dès lors, chercher à dégoupiller une grenade qui risque de vous exploser dans les mains ? Sept anciens membres de son cabinet, ainsi que son fils, ont déjà été condamnés, et la Cour de justice de la République l’attend le 30 avril 2010 pour trois autres dossiers sensibles : l’étau se resserre, la barque judiciaire est déjà pleine, inutile d’en rajouter.

Autre esquive pasquaïenne : les coups d’État. Dans Le Journal du dimanche du 8 novembre dernier, le sénateur des Hauts-de-Seine accuse Dominique de Villepin d’avoir « planifié le renversement de deux chefs d’État africains », ajoutant que ce dernier, alors secrétaire général de l’Élysée, avait chargé le très sulfureux Jean-Charles Marchiani de s’en occuper.

Prié, quatre jours plus tard, de citer les noms des deux « cibles » de Villepin, Pasqua répond : « Je ne sais pas », tout en ajoutant : « J’imagine mal que le président de la République [Jacques Chirac] n’ait pas été mis au courant. » Quoi d’autre ? Rien. Il faut confesser, off the record, l’un de ses avocats, pour en savoir plus sur cette grave accusation que son auteur, apparemment, hésite à assumer : « L’un des deux, c’est Laurent Gbagbo ; l’autre, je l’ignore », confie ce proche sous le couvert de l’anonymat. Une demi-précision à demi convaincante, qui a le don de faire bondir l’ancien conseiller Afrique de Jacques Chirac, Michel de Bonnecorse : « Je suis formel, jamais Chirac ni Villepin n’ont songé à monter un coup d’État contre Gbagbo, même aux heures les plus chaudes de la crise franco-ivoirienne », assure-t-il. Quant à l’hypothèse d’un Marchiani commissionné par le vibrionnant secrétaire général pour concocter un putsch, elle lui semble « surréaliste » : « Villepin, comme tout le monde, se méfiait de Marchiani, qui ne passait d’ailleurs pas pour un spécialiste de l’Afrique subsaharienne. » Tout le monde, sauf Pasqua bien sûr, dont Jean-Charles Marchiani, ancien du SDECE, préfet catholique du genre intégriste, virtuose des contacts secrets avec le monde arabe et condamné lui aussi dans le cadre de l’Angolagate, est un ami de quarante ans.

Une sortie par le haut ?

Dans une France minée par les haines politiques et les scandales judiciaires, Charles Pasqua, qui fut résistant à l’âge de 16 ans et à qui le courage n’a jamais fait défaut, rêve encore d’une sortie par le haut. Celle du héros et du martyr, qui lui éviterait le cataclysme de la prison et la honte de l’inégibilité. À en juger par sa prestation du 12 novembre et ces affaires africaines qui lui collent à la peau, la roche Tarpéienne reste, en ce qui le concerne – mais sait-on jamais –, une destination plus proche que le Capitole. « J’espère que nous n’avons pas trop abîmé ce que vous nous avez laissé », lui avait dit un jour Félix Houphouët-Boigny en le recevant, avec Pierre Messmer, dans sa résidence de Yamoussoukro. La statue que Charles Pasqua a patiemment sculptée de lui-même est déjà abîmée. Reste à ne point la déboulonner tout à fait. Tel est, désormais, l’ultime combat de celui qui fut, dans une vie antérieure, détective privé à Grasse, Côte d’Azur. 

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