09/11/2009 à 16h:41 Par François Soudan
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« Le 11 avril [1986], le président Reagan me téléphone. “Nous allons tuer Kaddafi, m’annonce-t-il. J’ai besoin pour cela que nos bombardiers puissent traverser votre territoire…” » Un souvenir, parmi d’autres, extrait du premier tome des Mémoires de Jacques Chirac parus chez NiL éditions Chaque pas doit être un but, inévitablement décevants en termes de révélations mais éclairants sur quelques aspects de la politique arabe et africaine de l’ancien locataire de l’Élysée. Ce premier volume s’achève le 7 mai 1995, au soir de son élection à la présidence de la République. Morceaux choisis.

« En octobre [1974], je suis reçu à bras ouverts par Saddam Hussein à Bagdad pour y négocier de nouveaux contrats. Bien qu’il ait pris le pouvoir dans des conditions pour le moins brutales, le dirigeant irakien, qui jouit alors d’une grande popularité dans le monde arabe, ne passe pas encore pour infréquentable auprès des chancelleries occidentales. […]

L’homme me paraît intelligent, non dénué d’humour et même assez sympathique. Il me reçoit chez lui, me traite en ami personnel. La chaleur de son hospitalité ne passe pas inaperçue. Nos échanges sont empreints de part et d’autre d’une grande cordialité. […]

Un an plus tard, en septembre 1975, j’accueille Saddam Hussein à Paris. Nous visitons ensemble les installations nucléaires de Cadarache, avant de prolonger nos échanges aux Baux-de-Provence, lors d’un week-end privé, marqué par un déjeuner mémorable au restaurant L’Oustau de Baumanière. […]

En 1978, alors qu’il venait d’expulser l’ayatollah Khomeiny, en exil en Irak depuis plusieurs années, Saddam Hussein me fera parvenir, par l’intermédiaire de son ambassadeur à Paris, un message me recommandant de faire en sorte que Khomeiny ne soit pas accueilli en France. […]

“Faites très attention. Laissez-le partir en Libye parce que ce qu’il dira en France aura un retentissement international et ce qu’il dira en Libye restera inaudible.” Bien que n’étant plus Premier ministre, je transmets immédiatement ce message au président Giscard d’Estaing, lequel n’en tiendra aucun compte. […]

 

[…] Au nom de quels critères la France doit-elle ou non coopérer avec les chefs d’État africains tels qu’ils sont ? […]

Il importe tout autant que ces chefs d’État soient, pour leurs pays respectifs, des facteurs durables d’unité et de stabilité politiques. Tel sera le cas pendant près de quarante ans, et si décrié qu’il ait été dans certains milieux parisiens, du président du Gabon, Omar Bongo, que je reçois pour la première fois à l’Hôtel de ville en octobre 1980 et qui restera mon ami jusqu’à sa mort.

Plus hasardeuse et discutable me paraît être, à ce moment-là, l’attitude abusivement complaisante du gouvernement français vis-à-vis d’un autre régime, celui de la République centrafricaine, et de son chef, le général Bokassa. Le personnage ne m’était pas inconnu, bien que je l’aie toujours tenu à distance. Je l’avais rencontré dans le bureau de Jacques Foccart lors de son voyage à Paris en 1968. Je ne sais plus pour quelle raison j’assistai à l’entretien que Foccart, peu avant la réception à l’Élysée, avait demandé à Bokassa pour le dissuader de citer, dans son discours officiel, le général de Gaulle en l’appelant “papa”, selon son habitude. “Vous êtes reçu par le général de Gaulle en tant que chef d’État, le sermonnait Foccart, vous devez l’appeler ‘Monsieur le président’. Si vous l’appelez ‘papa’ en public, il le prendra très mal !” Bokassa promit, en repartant, de se montrer obéissant.

J’étais présent au dîner qui suivit. Après les propos de bienvenue du général, Bokassa, se levant pour lui répondre, commença son discours en disant : “Monsieur le président, vous êtes notre père à tous…” […]

Au tout début des années 1980, cette anecdote me reviendra en mémoire lorsque Bokassa, se faisant proclamer empereur au prix d’une mascarade jugée dégradante par l’ensemble des dirigeants africains qui s’abstiendront d’y assister, réussira à entraîner dans son jeu le dernier pays à le tenir pour encore fréquentable : la France, à travers son président [Valéry Giscard d’Estaing, NDLR]. Il ne me fut pas difficile de pressentir qui, dans cette affaire, risquait le plus d’être la dupe de l’autre, et ne sortirait pas indemne du piège centrafricain. »

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