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17/11/2009 à 14:29
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Denis Maho Glofieï, troisième adjoint au maire de Guiglo, chef traditionnel et chef de milice Denis Maho Glofieï, troisième adjoint au maire de Guiglo, chef traditionnel et chef de milice © Kambou Sia/AFP

Coincé entre milices pro-Gbagbo et ex-rebelles, le Grand Ouest ivoirien n’est pas encore remis de la guerre. Les anciens combattants se réinsèrent avec difficulté, jouent les bandits de grands chemins ou se lancent dans l’agriculture. Au risque de générer de nouveaux conflits fonciers.

Occupé à savourer un poulet en sauce, le patron des miliciens de l’Ouest jette un regard furtif sur ses visiteurs du soir. « Installe-les dans le petit salon », ­lance-t-il à son responsable du protocole. Ce dernier nous invite à prendre place sur un canapé aux coussins ramollis. Un quart d’heure plus tard, Maho fait son entrée en costume traditionnel wé, salue et cale son physique imposant dans un grand fauteuil en bois orné de défenses d’éléphant. À sa suite, un de ses adjoints et deux paramilitaires, béret rouge vissé sur la tête et kalach en main, viennent se positionner de part et d’autre du trône surplombant l’assistance. « Mon vin », ordonne le maître des lieux à son majordome. L’entretien peut commencer. 

Chef de guerre ou patriote ?

Chef suprême du peuple wé, troisième adjoint au maire de la ville de Guiglo, Denis Maho Glofieï s’est illustré au plus fort de la crise ivoirienne. Son principal fait d’armes : il a créé, au lendemain de l’éclatement de la rébellion, en septembre 2002, le Front de libération du Grand Ouest (FLGO). Ce mouvement de résistance s’est opposé à la progression des rebelles vers le sud alors que l’armée nationale était en pleine débandade. Sept ans plus tard, Maho a fédéré les différents groupes de libération patriotiques au sein des Forces de résistance du Grand Ouest (FRGO). Il en assure la présidence, revendique 25 000 hommes et compte de nombreux sous-chefs aux surnoms éclectiques : Colombo, Bob Marley ou « Le Vieux ».

Pour la communauté internationale, Maho et ses affidés constituent une menace pour le processus de pacification et une « force dormante difficilement contrôlable », indique un diplomate. On l’a accusé de nourrir ses troupes à l’idéologie identitaire. Et d’orchestrer les représailles contre les Baoulés, les Malinkés et les étrangers, les Burkinabè en particulier, accusés de militer pour le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) et le Rassemblement des républicains de Côte d’Ivoire (RDR). Pour les miliciens, ces groupes auraient participé à la grande machination pour faire tomber le régime de Laurent Gbagbo.

Lui se voit plutôt comme un résistant, un patriote, un nationaliste. « Chez nous, le chef est un guerrier. On doit mourir face aux balles. C’est la raison pour laquelle j’ai joué ma partition pendant la guerre », justifie-t-il. Au plus fort des combats, il était devenu le relais d’une chaîne de commandement parallèle reliant un pouvoir chancelant aux différentes milices patriotiques. Maho entretient toujours des contacts réguliers avec Kadet Bertin, le conseiller sécurité du président, Charles Blé Goudé, le leader des patriotes, et Hubert Oulaï, le ministre de la Fonction publique et de l’Emploi, originaire de Troya, un village situé près de Guiglo. 

Coupeurs de route

À 54 ans, ce père de seize enfants s’inscrit dorénavant dans la nouvelle configuration politique (voir son interview page 39). L’heure est à la démobilisation générale. Les barrages ont été démantelés, l’argent du pouvoir se tarit et la tendance est de militer pour la paix. « Il ne faut pas oublier de venir nous dire merci », rappelle-t-il néanmoins. Quel pouvoir conserve-t-il sur ses hommes ? « La chaîne de commandement est intacte, mais la plupart des Libériens ont quitté le territoire ivoirien et bon nombre d’ex-combattants se sont reconvertis dans une activité agricole, explique un journaliste local. Il ne reste officiellement qu’un peu plus de 800 miliciens à démobiliser. » Mais certains préfèrent l’argent facile gagné en rançonnant les voyageurs. Des coupeurs de route qui empoisonnent la vie quotidienne des populations.

En zone rebelle, l’insécurité est palpable. D’ex-combattants drogués ont récemment braqué un véhicule de l’Union européenne au nord de Man. Les passagers ont cru leur dernière heure arrivée… À Vavoua, les racketteurs s’en donnent à cœur joie. À Touleupleu, les jeunes miliciens, sous l’emprise de stupéfiants, ont des comportements d’autant plus agressifs qu’ils considèrent être les « laissés-pour-compte » du processus de paix. À Man, le commandant rebelle Losseni Fofana, dit « L’Intrépide Loss », contrôle une des zones parmi les plus difficiles en raison de ses frontières poreuses avec le Liberia et la Guinée. Les armes y circulent librement.

Malgré la tension et l’insécurité, les hommes politiques, en campagne à quelques semaines – ou mois, car un report semble inévitable – de la présidentielle, passent tous par cette région dont la population de l’Ouest est composée des ethnies locales (Dans, Krous, Wés), des migrants étrangers et nationaux (Akans, Malinkés, Sénoufos, Lobis) venus à la conquête de cette région cacaoyère. 

Région courtisée

Alassane Ouattara, en tournée dans le Moyen-Cavally début octobre, a appelé les habitants à tourner le dos à la violence et aux « politiciens illusionnistes ». Il a promis, s’il est élu, 114 milliards de F CFA d’investissements pour le développement de la région. Henri Konan Bédié n’est pas encore venu dans l’Ouest profond. Mais il appelle les producteurs akans installés dans la région à voter pour lui. Les hommes de Gbagbo lui contestent cet électorat. Le ministre de l’Intérieur, Désiré Tagro, a parrainé en juin dernier la création de l’Union fraternelle des planteurs akans de l’Ouest (Ufrao). Et Kadet Bertin celle des Producteurs associés pour la victoire de Laurent Gbagbo (PAVLG), un mouvement de soutien intercommunautaire. À sa tête, Simplice Zokora, un paysan prospère de Gagnoa. Chacun place ses hommes et tente de séduire cet électorat bigarré.

« Avec toutes ces visites, l’espoir renaît. Elle est loin l’époque où nous restions terrés à la maison, explique Seydou, petit restaurateur de Duékoué. Les conflits entre locaux et étrangers ont diminué. L’administration travaille, le commerce a repris… » Les scieries du groupe français Thanry poursuivent leurs activités. Accusées de faire main basse sur les zones protégées, elles jurent de leurs bonnes pratiques. De nombreux coupeurs informels continuent néanmoins de piller les réserves classées, avec, souvent, une étonnante passivité des pouvoirs publics.

Les orpailleurs extraient artisanalement le précieux métal jaune sur les rives du Cavally, notamment à Floleu et Bou-Zou. Une partie des matières premières libériennes (or, bois, caoutchouc) continue de transiter vers la Côte d’Ivoire, où les politiciens locaux les exportent vers les ports. Le trafic de drogue (cannabis, cocaïne…) bat son plein. Le Grand Ouest est un eldorado qui sort lentement de l’anarchie.

C’est aussi ici que poussent les richesses agricoles du pays : palmier à huile, hévéa, café, et surtout cacao. Plus de la moitié de cette récolte (1,2 million de tonnes) y est produite. Dans les plantations, la plupart des petits producteurs, baoulés ou burkinabè, se sont réinstallés. Certains, plus prudents, préfèrent attendre la tenue des élections, au risque de ne plus jamais retrouver de terres. 

Peur du racket

Le Haut-Commissariat pour les réfugiés, le Programme alimentaire mondial, le Norwegian Refugee Council, des ONG comme Care et Caritas organisent le retour des populations déplacées (80 000 personnes durant la crise), apportent une assistance alimentaire, des kits agricoles, rénovent les dispositifs de santé. Ils servent aussi de médiateurs pour faciliter la cohabitation et anticiper les conflits fonciers. Autochtones et allogènes ont passé des accords à Blolequin et à Beouen, et sont en passe de le faire à Zeaglo. Parfois, c’est plus difficile. Dans le même département de Bloléquin, des paysans, qui ne sont pas des natifs de la région, refusent de signer les contrats de location de terre de peur de rentrer dans une logique de racket institutionnalisé. À Oulai Taibly, près de la moitié des déplacés n’ont pu récupérer leurs plantations. Des situations que les médiateurs tentent de dénouer avec l’aide des sous-préfets et des chefs traditionnels.

Un facteur d’inquiétude : la vente multiple de terres. « Depuis la fin des combats, la migration vers l’ouest reprend de plus belle, explique un consultant dans le domaine forestier. C’est même devenu un commerce juteux. Les ex-rebelles en cheville avec des notables locaux organisent les arrivées des étrangers contre espèces sonnantes et trébuchantes. Certains cadres de la Sodefor [NDLR : Société publique de développement des forêts] installent également des travailleurs baoulés dans les forêts classées. » À terme, ces installations illégales portent les germes de nouveaux conflits. D’autant que les chefs de milices ne souhaitent pas être oubliés lors du partage. Ils ont demandé fin septembre le déclassement de 100 000 hectares de forêts pour leur réinsertion dans l’agriculture.

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