04/11/2009 à 09h:32 Par Jean-Michel Meyer
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Un fonds panafricain porté par la BAD et l'AFD doit mobiliser 250 millions de dollars Un fonds panafricain porté par la BAD et l'AFD doit mobiliser 250 millions de dollars © Fethi Belaid/AFP

Démantelé pendant vingt ans, le secteur agricole revient au cœur du développement. Les initiatives se multiplient. La priorité est donnée aux entreprises et aux filières. Mais manque l’essentiel : le financement.

La crise financière et économique n’a fait qu’une bouchée de la crise alimentaire en 2009. Et pourtant. Reléguée au second plan de l’actualité mondiale, l’urgence demeure. La tourmente qui a balayé la planète depuis septembre 2008 n’a pas seulement déstabilisé ou conduit à la faillite des banques, des multinationales ou des États. « 2009 a été une année dévastatrice pour les personnes qui souffrent de la faim dans le monde. Le ralentissement de l’économie mondiale, qui a succédé immédiatement à la crise alimentaire de 2006-2008, a privé 100 millions de personnes supplémentaires d’un accès à une nourriture adéquate », souligne le rapport de la FAO sur « l’état de l’insécurité alimentaire dans le monde en 2009 », publié le 14 octobre. 

Virage à 180° des institutions

En Afrique et au Proche-Orient, plus de 300 millions d’habitants éprouveront d’énormes difficultés à se nourrir cette année. Les prix des produits alimentaires de base restent élevés. La situation est tendue. Bref, le spectre des émeutes de la faim de la mi-2008 est toujours bien présent. Changement de taille, toutefois, les États, les institutions de Bretton Woods, les banques et les agences de développement ont opéré un virage à 180 degrés depuis dix-huit mois. « Cela faisait deux décennies que les bailleurs de fonds avaient abandonné l’agriculture en Afrique parce qu’elle connaissait des résultats médiocres et peu satisfaisants. Il faut à tout prix la relancer pour accroître la croissance des économies du continent », déclarait Donald Kaberuka, le président de la Banque africaine de développement (BAD), lors de la signature de la lettre d’intention pour la création d’un fonds agricole africain, le 8 avril dernier, en réponse à la crise alimentaire.

Indépendance nationale

Depuis le printemps 2008, la mobilisation est générale. Plans alimentation animale, œufs ou poulets germent un peu partout en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest. Plan riz au Sénégal, au Cameroun ou en Côte d’Ivoire, relance d’une filière de tomates au Ghana, de karité au Togo, de maïs au Burkina ou de sucre au Congo, projets d’usines de transformation de produits laitiers (yaourts…) à Dakar ou à Bamako, volonté de créer une sucrerie au Mali par l’Office du Niger… Le continent fourmille de projets d’investissements. « L’Afrique est dans un état d’esprit de reconquête de son agriculture, relève Alexandre Vilgrain, le PDG du groupe agroalimentaire Somdiaa. Avec les émeutes de la faim, il y a eu une prise de conscience. L’idée que le développement de l’Afrique passera par l’agriculture est une idée nouvelle qui se répand très vite. Et les États considèrent que parvenir à l’indépendance nationale en matière d’alimentation est une priorité. »

Un terreau favorable qui incite les industriels à investir. Le groupe dirigé par Alexandre Vilgrain a lui aussi sorti des projets qui dormaient dans ses cartons au Congo, au Burkina, au Gabon et au Cameroun. Un site de transformation de maïs d’une capacité de 25 000 tonnes par an pour un investissement de 10 millions d’euros est par exemple bien avancé au Burkina.

« Il y a beaucoup d’annonces. Il faut passer aux applications concrètes, les attentes sont tellement fortes. S’il y a de nouvelles émeutes de la faim en Afrique, il n’y aura pas de développement de l’industrie et des services », redoute Gilles Peltier, chef de projet à l’Agence française de développement (AFD). C’est chose faite pour l’agence, partenaire de la BAD, dans la création du fonds agricole africain qui a été officiellement lancé lors des assemblées générales annuelles du FMI et de la Banque mondiale à Istanbul, les 6 et 7 octobre dernier. « C’est un fonds de capital-investissement panafricain, son rôle est clair, poursuit Gilles Peltier. Il apportera des fonds propres aux grands groupes, aux coopératives et aux PME. L’idée est de créer un cercle vertueux. Ces entreprises agricoles qui ont de grandes difficultés à obtenir des prêts pourront bénéficier d’un effet de levier auprès des banques. » Un test réalisé en Afrique du Sud a montré qu’une entreprise agricole pouvait espérer multiplier par quatre ou cinq auprès des banques le montant qu’elle avait décroché auprès du fonds.

Un premier closing de 130 à 140 millions de dollars sera réalisé d’ici à décembre. Un second, qui portera les moyens du fonds à 250 millions de dollars, aura lieu entre mars et juin 2010. L’AFD (30 millions de dollars), le Fonds international de développement agricole (Fida, 13 millions), la BOAD (5 millions), dans le cadre de la nouvelle politique de développement agricole de l’UEMOA (coton, riz, production animale, aviculture…), et la BAD (une enveloppe de 30 millions doit être votée avant la fin de l’année) sont parmi les promoteurs du fonds. Proparco devrait réunir environ 25 millions de dollars auprès de ses homologues européens, et plusieurs banques africaines mobiliseraient 10 millions d’euros.

Dans le pipe, plusieurs dizaines de projets dans dix-neuf pays pour un montant de 250 millions de dollars attendent le déblocage des fonds qui interviendra dès janvier 2010. Ceux qui s’intégreront dans une filière à vocation régionale seront privilégiés. Les grands groupes bénéficieront d’un chèque allant jusqu’à 10 millions de dollars, tandis que les PME et les coopératives disposeront d’enveloppes comprises entre 150 000 et 4 millions de dollars. La société sud-africaine Phatisa a été retenue comme gestionnaire du fonds à la suite d’un appel d’offres international. Elle a été retenue parmi dix postulants dont BMCE Bank et Tuninvest. D’ici à la fin de l’année, Phatisa doit ouvrir un bureau à Lomé et aussi à Casablanca pour être au plus près des projets agro-industriels de l’ambitieux « Plan Maroc vert » présenté à la mi-2008, qui doit investir 10 milliards de DH par an pendant quinze ans. 

Filières à forte valeur ajoutée

Le retour de balancier est général. Il touche aussi les institutions de Bretton Woods, qui ont poussé au démantèlement de l’agriculture africaine pendant vingt ans. Depuis son lancement en avril 2009, le Fonds pour l’alimentation et l’agriculture de la Banque mondiale a débloqué plus de 900 millions de dollars. De son côté, la Société financière internationale (IFC), sa filiale pour développer le secteur privé, peaufine sa future stratégie, qu’elle présentera à son conseil d’administration en novembre ou décembre prochains. L’agroalimentaire y fera une percée notable avec l’objectif de faire émerger des filières de transformation à forte valeur ajoutée.

Mais tous ces moyens ne seront pas suffisants. « Une trentaine de pays africains ont élaboré avec la FAO des programmes détaillés de développement agricole. Les projets existent. C’est le financement qui manque. Il faudrait près de 20 milliards de dollars par an pour régler le problème de la sécurité alimentaire sur le continent », estime Jacques Diouf, le patron de la FAO. Le 3e sommet mondial de l’alimentation, qui doit réunir une centaine de chefs d’État et de gouvernement à Rome, du 16 au 18 novembre prochain, sera l’occasion pour Jacques Diouf de demander aux pays riches de transformer en acte leur promesse faite lors du G28 de l’Aquila, en juillet dernier en Italie, de consacrer 21 milliards de dollars sur trois ans à la sécurité alimentaire mondiale. Le temps presse. La population africaine doublera d’ici à 2050 et le réchauffement climatique aggravera le problème de la faim en réduisant de 30 % la capacité de production du continent.

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