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27/10/2009 à 09:05
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Le chef de la junte (à d.) s'est entouré d'une garde prétorienne Le chef de la junte (à d.) s'est entouré d'une garde prétorienne © Reuters

La crise est liée à l’histoire des militaires, faite de purges brutales, de promotions express, de troupes livrées à elles-mêmes et d’une hiérarchie déconsidérée. L’arrivée du capitaine Dadis n’a rien arrangé. Au contraire.

Que les hauts gradés laissent sans broncher un obscur capitaine sans charisme prendre le pouvoir à la mort de Lansana Conté était déjà un signe révélateur de l’état de déliquescence des forces armées guinéennes. Depuis, le monde entier sait, grâce à Moussa Dadis Camara lui-même, qu’il ne contrôle pas cette armée « où règne l’indiscipline et où un caporal peut dire merde à un colonel ».

Le chef de la junte savait parfaitement en arrivant au pouvoir qu’à défaut d’être en mesure de remettre de l’ordre dans l’armée, il lui faudrait s’en protéger. Il a donc rapidement mis en place un dispositif adapté. Composées de quelques affidés au sein du Bataillon autonome de la sécurité présidentielle (Basp), les troupes fidèles au chef de la junte comprendraient également plusieurs milliers d’hommes (5 000, selon certaines sources), dont d’anciens rebelles libériens et sierra-léonais regroupés en province et entraînés par des instructeurs étrangers, notamment israéliens.

À ces miliciens, qui vendent leur fidélité au plus offrant, s’ajoutent 600 recrues de fraîche date, originaires comme Dadis de la Guinée forestière, dont la formation et les soldes sont entièrement financées par le ministre de l’Environnement, Papa Koly Kourouma, membre de la famille du président autoproclamé.

La sanglante répression du 28 septembre est le premier fait d’armes de ce conglomérat de mercenaires et de bidasses de fortune. Ces nouveaux venus apportent leurs ingrédients à un cocktail déjà explosif. L’armée guinéenne est en effet devenue une poudrière susceptible à tout moment d’exploser à la figure des Guinéens. Ou d’imploser.

Déjà, les dissensions au sein de la junte ont failli tourner au règlement de comptes. Au lendemain de la tuerie du 28 septembre, le ministre de la Défense, Sékouba Konaté, commandant récemment promu général, avait tenté de faire arrêter Aboubacar « Toumba » Diakité, l’aide de camp de Dadis, accusé d’être l’un des instigateurs de la répression qui a dirigé les tueries. Finalement, pour faire retomber la tension, Sékouba Konaté a été envoyé en Ukraine pour y conclure un contrat d’armement de quelque 45 millions de dollars. Un bel os à ronger. 

Culture de violence

La population, elle, continue à vivre dans la peur de ces hommes en armes, censés la protéger. Les Guinéens ont en mémoire les soulèvements populaires de janvier-février 2007, qui se sont soldés par la mort de 120 civils. La tuerie du 28 septembre est venue confirmer la réputation d’une armée qui tue, pille et – sinistre nouveauté – viole. Ces exactions sont le reflet d’une culture de violence, d’impunité, et de toute-puissance de l’armée, qui se croit titulaire d’un permis de tuer.

Créée le 1er novembre 1958, un mois après la proclamation de l’indépendance du pays, l’armée guinéenne commence pourtant par faire bonne figure en Afrique. Dès 1960, alors que nombre de pays du continent n’ont pas encore achevé leur décolonisation, elle intervient, sous l’égide des Nations unies, dans la crise de l’ex-Congo belge, actuelle République démocratique du Congo. Les militaires guinéens portent des casques bleus et ont pour mission de préserver l’intégrité territoriale du Congo, à l’époque mise à mal par la sécession katangaise dirigée par Moïse Tshombeé.

L’armée guinéenne renforce sa vocation internationaliste en prêtant main-forte, à partir de 1973, au Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) en lutte armée pour délivrer ces deux pays du joug colonial portugais.

L’indépendance de la Guinée-Bissau acquise en 1974, cap sur l’Angola, au secours du pouvoir d’Agostino Neto aux prises, dès le lendemain de l’indépendance de son pays, en 1975, avec des factions angolaises soutenues par le régime d’apartheid d’Afrique du Sud.

Deux ans plus tard, cette armée, décidément bien aguerrie, va à la rescousse du président béninois Mathieu Kérékou, que tente de renverser une colonne de mercenaires dirigés par le Franco-Comorien Bob Denard. Alors qu’elle multiplie les prouesses sur les théâtres de conflits à l’étranger, l’armée guinéenne est de plus en plus affaiblie dans son propre pays.

En effet, après « l’agression portugaise du 22 novembre 1970 », qui voit des mercenaires étrangers et des exilés guinéens manquer de peu de le renverser, Ahmed Sékou Touré, alors aux commandes du pays, prend une initiative forte. Pour reprendre l’ascendant, il crée une force parallèle, la « milice nationale ». C’est le début de la descente aux enfers de l’armée, qui se retrouve délaissée, désarmée, étroitement surveillée par les miliciens… Les camps se délabrent, les salaires sont gelés, les soldats se paupérisent, à l’exception de ceux qui prennent part aux missions à l’étranger.

À la mort de Sékou Touré, en 1984, c’est tout naturellement un colonel qui va s’emparer du pouvoir. Lansana Conté hérite de troupes bien mal en point, aussi indigentes que déconsidérées. Il commence par supprimer la milice et intègre ses hommes dans l’armée régulière.

La réforme est en cours quand survient le coup d’État manqué du colonel Diarra Traoré, en juillet 1985. Il s’ensuivra une vaste purge parmi les militaires malinkés, l’ethnie de Diarra Traoré. Plus de soixante hauts gradés et officiers seront passés par les armes. À partir de cette date, les Soussous – groupe minoritaire auquel appartient le président Conté – commencent à grossir les rangs de la troupe. L’enrôlement, aléatoire, incorpore des jeunes sans formation qui, après avoir raté leur début dans la vie, croient pouvoir la refaire sous les drapeaux. Les infrastructures et les logements ne suivant pas l’augmentation des effectifs, les nouveaux venus ne trouvent pas de place dans les casernes. Vivant parmi les civils, livrés à eux-mêmes, désœuvrés, ils errent dans les artères des villes, l’arme en bandoulière. 

Purges et faux complots

Ce n’est pas tout. La succession de vrais-faux complots, de purges et règlements de comptes en tout genre instaure un climat délétère. Les 2 et 3 février 1996, sous le couvert de revendications salariales, les soldats du camp Alpha-Yaya-Diallo, situé dans la haute banlieue de Conakry, bombardent à l’arme lourde le Palais des nations, atteignent le bureau de Conté, qui échappe de peu à la mort, le conduisent manu militari à la caserne, où il s’engage à satisfaire hic et nunc toutes les revendications. La purge qui s’ensuit n’est pas un cas isolé. En 1999, 2003 et 2004, de nouveaux vrais-faux complots suscitent arrestations, emprisonnements, embastillements d’éléments « suspects »… De mutineries en tentatives de coups d’État, de meurtres en procès de militaires, l’anarchie s’installe dans les rangs. Les jeunes officiers, formés dans les meilleures écoles du monde (l’École de guerre de Paris, Pittsburg, Meknès…) ne se retrouvent plus dans les méthodes de management de la haute hiérarchie. D’autant que les plus gradés roulent carrosse, s’enrichissent avec des trafics de toutes sortes, touchent de fortes commissions, sur l’approvisionnement en riz notamment, tandis que les autres voient leur pouvoir d’achat réduit par une inflation galopante.

Généraux et colonels perdent ainsi l’estime mais également la subordination des moins gradés. Pour couper court au désordre, Conté prend, le 4 novembre 2005, une décision radicale : par décret, il met à la retraite un dixième des effectifs. Pas moins de 1 872 officiers, sous-officiers et soldats du rang, sur un total d’environ 20 000 hommes. Sont touchés, notamment, tous ceux suspectés d’indiscipline, d’insubordination ou de la moindre velléité subversive.

Ce grand nettoyage ne parvient pas à restaurer l’ordre. Les dernières années du règne de Conté sont perturbées par des mutineries récurrentes, généralement motivées par des revendications corporatistes. L’une des plus violentes intervient au cours de la folle semaine du 26 mai 2008, quand une révolte partie du très frondeur camp Alpha-Yaya-Diallo secoue le pays cinq jours durant et fait planer le spectre du coup d’État. Bilan : près de 10 morts et d’importants dégâts matériels. Le calme n’est revenu qu’après le début du paiement des sommes que les mutins réclamaient, la libération de leurs camarades arrêtés lors d’une précédente révolte, en mai 2007, et le limogeage du ministre de la Défense, Mamadou Baïlo Diallo.

Derrière ces remous récurrents, reviennent sans cesse les ombres d’un adjudant-chef, Claude Pivi, et d’un obscur capitaine, Moussa Dadis Camara, responsable des hydrocarbures de l’armée. Ce dernier est proche de la troupe et sert d’intermédiaire auprès de Conté. Le 23 décembre 2008, vingt-quatre heures après la mort de Conté, la « bande de Pivi », qui, au fil des mutineries, s’est emparée des armes les plus sophistiquées, impose le capitaine Dadis à la tête de l’État, au détriment du commandant Sékouba Konaté et du général Mamadouba « Toto » Camara, les deux autres maîtres d’œuvre du coup d’État.

Moussa Dadis Camara hérite d’une armée indisciplinée, déchirée par un conflit de générations et minée, à l’image de tout le reste de la société guinéenne, par des clivages ethniques. Se déclarant être le seul à pouvoir restructurer cette troupe, il prend soin de se constituer un bataillon de fidèles, pour le protéger au cas où les affaires tourneraient mal. Lançant à son tour des purges et des règlements de comptes, il ne fera finalement que laisser la situation empirer. Au point qu’aujourd’hui d’aucuns pensent que la solution au problème de la Guinée serait une transition menée par un gradé vertueux. Un genre qui, hélas, ne court pas les rues de Conakry.

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