06/10/2009 à 16h:00 Par Cherif Ouazani
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Nicolas Sarkozy et Abdelaziz Bouteflika, le 4 décembre 2007, à Alger Nicolas Sarkozy et Abdelaziz Bouteflika, le 4 décembre 2007, à Alger © REA

Devoir de mémoire, relations commerciales, visas...Plusieurs dossiers empoisonnent les relations entre Alger et Paris. Et l’activisme des lobbies de part et d’autre n’est pas pour arranger les choses.

Les dénégations des responsables des deux pays n’y feront rien : les relations entre Alger et Paris sont au plus mal. Annoncée en mai dernier par Xavier Driencourt, ambassadeur de France en Algérie, la rencontre entre le chef de la diplomatie algérienne et son homologue français a bien eu lieu, le 23 septembre, à New York. Mais, contrairement à ses habitudes, la télévision publique algérienne n’en a diffusé aucune image, alors que l’audience accordée, le même jour, à un sous-secrétaire d’État américain a fait le second titre du JT. Un signe qui ne trompe pas.

Mourad Medelci et son homologue français, Bernard Kouchner, ont abordé deux dossiers : la visite d’État d’Abdelaziz Bouteflika à Paris, d’abord prévue pour juin 2009, reportée une première fois à septembre, puis différée sine die, et la réunion des ministres des Affaires étrangères de la fantomatique Union pour la Méditerranée (UPM), prévue elle aussi pour cet automne, mais sans calendrier précis. La discrétion des Algériens autour de cette rencontre confirme, s’il en était besoin, que la communication autour des relations avec l’ancienne puissance coloniale est pour le moins délicate. « Pourquoi ça coince ? » se demande le citoyen algérien. Des deux côtés, les lobbies font régulièrement un travail de sape, ruinant les efforts déployés de part et d’autre pour normaliser les relations, voire en faire « un partenariat stratégique », selon la formule de l’ancien président français Jacques Chirac, ou un partenariat d’exception, comme l’a souhaité le président Nicolas Sarkozy à Constantine, lors de sa visite d’État en Algérie, en décembre 2007. 

Repentance, le mot qui fâche

Emmenée par la Fondation du 8 mai 1945, la « Famille révolutionnaire », terme générique désignant l’ensemble des formations politiques et associations se réclamant du nationalisme « intransigeant », constitue le noyau dur du lobby exigeant une repentance de la France pour « l’ensemble des crimes de la période coloniale » avant toute normalisation. Composée d’historiens, d’universitaires et d’hommes politiques de premier plan, la Fondation du 8 mai 1945 est un groupe de pression influent au sein de l’exécutif ainsi que dans les deux Chambres. En face, les nostalgiques de l’Algérie française, les associations de pieds-noirs et les organisations de harkis, qui agissent pour bloquer tout réchauffement entre Alger et Paris. Comment ? En exhumant de douteux dossiers impliquant l’armée algérienne dans l’assassinat des moines de Tibéhirine ; en maintenant un diplomate algérien, Mohamed Ziane Hasseni, sous contrôle judiciaire en France sur la base du seul témoignage d’un déserteur de l’armée algérienne, malgré toutes les garanties données par le gouvernement d’Ahmed Ouyahia, un ami personnel du prévenu. Les Algériens n’ont pas oublié que ces groupes de pression avaient traité Abdelaziz Bouteflika de « terroriste » pour son passé d’officier de l’Armée de libération nationale (ALN, branche militaire du FLN entre 1954 et 1962), lors de sa visite d’État, en juin 2003, à Paris.

La question du « devoir de mémoire » empoisonne les relations entre les deux pays. À la reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans les crimes coloniaux, qualifiés par Abdelaziz Bouteflika lui-même de « génocide », Nicolas Sarkozy a opposé une fin de non-recevoir. « L’avenir est plus important que le passé », avait-il lancé aux étudiants de l’université de Constantine. Du pain bénit pour la Famille révolutionnaire, qui voit là une justification à son intransigeance. À l’occasion de la programmation, le 21 septembre 2009, par l’Assemblée nationale française d’un débat sur le statut des harkis, elle est montée au créneau pour dénoncer l’attitude « négationniste » des élus français. « Un coup de poignard dans le dos, affirme le député Belkacem Belabbas, vice-président du groupe d’amitié parlementaire algéro-français, car ce type de débat n’est pas perçu chez nous comme une affaire franco-française, mais comme une provocation à l’égard des millions de victimes algériennes. Cela pollue forcément nos rapports avec les parlementaires français. » Dans une déclaration au quotidien arabophone El-Khabar, le parlementaire algérien va plus loin, évoquant « la mauvaise foi » de ses interlocuteurs français. « On nous reproche de ne pas faire assez pour la promotion de la langue française, mais, de l’autre côté de la Méditerranée, on semble oublier qu’en 1962 on ne comptait que 600 000 locuteurs francophones, contre plus de 18 millions aujourd’hui, sans que la France ne débourse un centime. »

Cela dit, le contentieux algéro-français ne se limite pas aux seuls problèmes de mémoire ou de recul de la francophonie. Il a également des aspects économiques. La passion qui entoure les relations entre l’Algérie et l’ancienne puissance coloniale avait rarement rejailli sur les relations commerciales : avec près de 17 % des importations, la France est le premier fournisseur de l’économie algérienne, un marché où elle écoule produits pharmaceutiques et céréales, véhicules de tourisme et engins industriels. Avec quelque 5 milliards de dollars d’exportations vers l’Algérie, la France enregistre un excédent commercial de près de 1 milliard de dollars. Une performance dont le renouvellement est menacé par les nouvelles dispositions en matière de commerce extérieur adoptées en juillet dernier par le gouvernement algérien dans le cadre d’une meilleure maîtrise des importations. Conséquence de ces mesures : une baisse significative des activités du port de Marseille (on évoque une réduction de près de 30 %) et une sérieuse menace contre les PME françaises spécialisées dans les échanges commerciaux avec l’Algérie. Les élus locaux marseillais ont officiellement saisi le gouvernement français et envisagent d’entrer en contact direct avec les autorités algériennes pour tenter de trouver une issue à cette nouvelle crise économique. Autre secteur touché par le refroidissement des relations entre les deux pays : l’industrie de l’armement. La marine algérienne envisage de renouveler sa flotte. Un juteux marché de quelque 4 milliards de dollars pour l’acquisition de six frégates qui pourrait échapper aux entreprises françaises au profit du groupe italien Ficantieri. 

Besson et Hortefeux ignorés

Le volet diplomatique n’est pas en reste dans le contentieux algéro-français. À l’alignement de Paris sur les positions marocaines dans le dossier du Sahara occidental s’ajoutent le dossier de la libre circulation des personnes ainsi que la volonté française de renégocier la partie des accords d’Évian sur les conditions de séjour des Algériens en France. Alger ne montre aucun empressement à aborder le sujet. Ni Éric Besson, ministre français chargé de ce dossier, ni Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur, ne sont parvenus à décrocher un rendez-vous avec le gouvernement algérien. Mémoire, business, visas… Décidément, le courant ne passe plus entre Alger et Paris. 

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