29/09/2009 à 11h:54 Par Séverine Kodjo-Grandvaux
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Dans son dernier roman, Waberi conte les évolutions de son pays à travers le regard d’un Djiboutien installé au Canada. Un émigré devenu étranger chez lui.

La présidente du jury du Goncourt, Edmonde Charles-Roux, a qualifié son dernier roman d’« étonnante surprise » et de « véritable coup de théâtre ». Rien de moins ! Pourtant, cela n’aura pas suffi à faire figurer Passage des larmes dans la sélection d’un des nombreux prix littéraires de la rentrée française. Pour son dixième livre, Abdourahman A. Waberi renoue avec sa terre natale, Djibouti, éternelle source d’inspiration à laquelle il avait consacré une trilogie (Le Pays sans ombre, 1994 ; Cahier nomade, 1996 ; Balbala, 1997). « Terre de l’enfance, terre de l’imaginaire, Djibouti me nourrit », explique l’écrivain, qui a quitté son pays en 1985.

Pour Passage des larmes, Waberi a joué avec lui-même. À son image, Djibril, alias Djib, a le « crâne dégarni » et « des petites lunettes d’intellectuel ». Il s’est aussi repu de l’évolution sociopolitique de la Corne de l’Afrique. Né la veille de l’indépendance, Djib vit depuis une dizaine d’années à Montréal où il est « sorti de [sa] chrysalide ». Il travaille pour une société nord-américaine d’intelligence économique et de renseignements militaires, l’Adorno Location Scouting, qui l’envoie « en mission dans le pays qui [l’] a vu naître et cependant n’a pas su ou n’a pas pu [le] garder auprès de lui ». Cette mission consiste à s’assurer que les islamistes sont sous contrôle. Les commanditaires ? Des magnats de l’uranium prêts à investir dès que « ce coin d’Afrique aux allures de far west miniature » sera sécurisé.

Mais Djib est devenu un étranger chez lui. Il ne parvient pas à se fondre dans la masse. Comment peut-il alors mener à bien son entreprise ? D’autant que ses ennemis l’ont à l’œil. « Nous surveillons tes faits et gestes, lui dit Djamal, son frère jumeau converti à l’islam le plus radical et le plus exalté. Nous sommes ici, ailleurs. Nous sommes partout. » Le piège se referme lentement.

Roman d’espionnage qui évoque tour à tour le cynisme du capitalisme, la déliquescence des États du Sud, Passage des larmes nous plonge dans les entrailles de l’islamisme. Une deuxième voix s’élève, celle de Djamal. Et les chapitres donnent la parole tour à tour à l’un et l’autre des jumeaux. Passage des larmes dévoile le charme de la langue coranique. « La rhétorique du Coran a quelque chose d’ensorcelant, de fascinant », explique l’écrivain. Avant d’ajouter : « Il y a un combat de civilisation à mener au sein de la société musulmane pour ne pas laisser le Coran aux islamistes. » Le récit dit aussi la souffrance de l’exil et le douloureux retour au pays natal. « Djibril s’est réalisé hors de son pays. Il découvre que les siens ne l’ont pas attendu. Ils ont continué à vivre sans lui. »

Mais à force de s’épaissir, ce roman d’espionnage finit par manquer de rythme. Une langueur que parvient toutefois à faire oublier l’hommage appuyé que rend Waberi à Walter Benjamin. « Gourmand, dit-il, je n’ai pas voulu écrire une seule histoire. » Avec brio, il a inséré en filigrane le parcours et la fin tragique du philosophe allemand, ce Juif qui, sur la route de l’exil, se suicida en 1940 à la frontière espagnole pour échapper à la Gestapo. « Walter Benjamin, explique l’écrivain djiboutien, est comme un grand frère en immigration, en errance. Il a été un temps enfermé dans un camp près de Nevers, avant d’en être sauvé. J’ai juste imaginé que Djibouti avait été vichyste et transformé en camp où Benjamin avait été emprisonné. » Passage des larmes se clôt alors avec la dernière lettre que le philosophe écrivit le 25 septembre 1940, quelques instants avant de se donner la mort. Émouvant. 

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