07/09/2009 à 17h:08 Par Abdelaziz Barrouhi
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Jeune révolutionnaire, en septembre 1969 Jeune révolutionnaire, en septembre 1969 © DR

Des espoirs suscités par la chute de la monarchie à la normalisation des relations avec la communauté internationale, en passant par les dérives d’un régime unique en Afrique, les années Kaddafi sont pour le moins chaotiques. Et l’avenir, avec en toile de fond la bataille pour la succession, demeure une énigme.

« Guide » ou dictateur ?

Lorsque Mouammar Kaddafi a fait la « Révolution » de 1969, nombreux étaient ceux qui furent séduits par ce bel homme de 27 ans aux accents d’un Saint-Just et empruntant au Contrat social de Jean-Jacques Rousseau. Son discours faisait même chavirer le cœur des foules libyennes et arabes, encore sous le choc de l’humiliation de la défaite de juin 1967 qui avait entraîné l’occupation par l’armée israélienne des territoires palestiniens de Cisjordanie et Gaza, du Sinaï égyptien et du Golan syrien. Tout en s’engageant à combattre la corruption, le jeune colonel nationalise les ressources pétrolières de son pays et promet d’en consacrer les revenus à l’amélioration du bien-être de sa population, dont la majorité vit dans une extrême pauvreté. Il exige et obtient l’évacuation des bases militaires américaine et britannique. On pense alors qu’il vient renforcer le camp anticolonialiste en soutenant les mouvements de libération – en Palestine, en Afrique et sur les autres continents – et relancer le rêve de l’unité arabe, quitte à commencer par la conclusion d’unions bilatérales, qui d’ailleurs se révéleront sans lendemain.

Au bout de quelques années, les mieux disposés à l’égard de Kaddafi déchantent. Après avoir multiplié les outrances et les maladresses, le « Guide » ne fait plus recette depuis la seconde moitié des années 1970. Les premiers à s’en rendre compte ont été ses compagnons, qui, dans leur majorité, l’ont quitté (voir p. 27). Au fur et à mesure que les nouvelles filtrent sur son exercice du pouvoir – tardivement, parce qu’il imposait un black-out total – il prend, aux yeux de beaucoup, les traits d’un dictateur.

Le vide institutionnel favorise ces dérives. Kaddafi a aboli la Constitution (1969), puis la République (1977), pour les remplacer par un système de son cru baptisé « Jamahiriya » (République des masses), avec pour principales institutions les comités et congrès populaires, sans autre texte fondamental que son Livre vert, publié en 1976, dont il fait l’exégèse dans ses discours. Les partis sont interdits (« Celui qui adhère à un parti est un traître », proclame-t-il), la dissidence est punie de la peine capitale, la justice est aux ordres dès qu’il s’agit de politique et la liberté de la presse est inexistante. Ce pouvoir absolu s’appuie sur les tribus, au premier rang desquelles la sienne, celle des Guedadfa. Les cousins et alliés du « Guide » contrôlent l’armée, les services spéciaux, les comités révolutionnaires, le gouvernement, l’économie, les universités… et chaque pâté de maisons. Contestations estudiantines et mouvements d’opposition clandestins ou en exil sont durement réprimés. Dans le seul cas de la prison d’Abou-Salim, à Tripoli, en juin 1996, la répression d’une mutinerie de prisonniers politiques (pour la plupart des étudiants) fait 1 200 tués et disparus, selon l’opposition libyenne.

 

Où est passé l’argent du brut ?

Quarante ans de règne, ce sont plus de 500 milliards de dollars de recettes cumulées engrangées par les exportations des hydrocarbures sur la seule période 1978-2008, selon nos calculs basés sur des statistiques de l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Qu’a fait la Libye de cette manne qui représente plus de 95 % de ses recettes d’exportations, plus de 70 % de son produit intérieur brut (PIB) et fournit 90 % des recettes fiscales de l’État ? La question devrait être : qu’en a fait Kaddafi ? Car c’est lui qui a géré cette rente de façon féodale, en dehors de tout contrôle et dans l’opacité la plus totale. Il a surtout acheté des armes, assuré ses dépenses de prestige et tenté d’étendre son influence en alimentant des fidélités obligées, surtout sur le continent.

Selon un rapport du Service canadien du renseignement de sécurité, les dépenses militaires de la Libye sont estimées à 46 milliards de dollars durant la période de 1965 à 1989. Comme il y a eu très peu d’importations d’armes durant les quatre dernières années de la monarchie, cela fait donc plus de deux milliards de dollars en moyenne par an pendant les vingt premières années du règne Kaddafi. Durant la deuxième période, ces dépenses militaires sont devenues encore plus obscures. En raison de l’embargo sur les ventes d’armes imposé par le Conseil de sécurité de l’ONU entre 1992 et 2000, après l’attentat de Lockerbie qui a fait 270 morts en décembre 1988, la Libye s’est tournée vers le marché noir. À ces achats, s’ajoutaient également les frais engagés pour la réalisation du programme de développement d’armes de destruction massive, démantelé par Tripoli à partir de décembre 2003.

Depuis, sur fond de normalisation engagée avec les capitales occidentales, les contrats d’armement ont repris avec 1,3 milliard de dollars dépensés pour la seule année 2007. Oubliés, les propos de Chokri Ghanem, ancien Premier ministre et actuel patron de la National Oil Company (NOC), qui prétendait que la Libye avait décidé de dépenser ses pétrodollars « dans le beurre et non dans les canons ».

En ce qui concerne l’attentat de Lockerbie, l’addition pour Tripoli s’est élevée à 2,7 milliards de dollars selon l’accord d’indemnisation conclu avec les familles des victimes, en août 2003. Quant à l’embargo, son coût pour l’économie libyenne a été estimé à plus de 30 milliards de dollars.

Toutefois, l’argent du pétrole a aussi servi à financer des infrastructures. Exemple avec la Grande Rivière artificielle (Great Man Made River, GMMR) lancée en 1984, et dont les travaux doivent s’achever en 2010. Plus de 6 millions de mètres cubes d’eau doivent être quotidiennement pompés aux confins du Sahara pour alimenter le nord du pays, où est concentrée la population. Ce gigantesque projet – en partie opérationnel avec plus de 3 600 kilomètres d’aqueducs reliant Tripoli (1997), Benghazi (1991) et plusieurs zones agricoles – a d’ores et déjà coûté plus de 30 milliards de dollars. Pharaonique, le projet l’est. Mais s’il assure aujourd’hui les 90 % de l’approvisionnement en eau des principales villes du pays et des régions irrigables, le revers de la médaille est que ce pompage ne pourra pas durer plus d’une cinquantaine d’années, selon certains experts. Il faudra ensuite attendre pour que les nappes phréatiques se reconstituent.

Kaddafi a aussi subventionné les produits de première nécessité pour assurer le strict minimum au petit peuple, qui constitue la base de son système, tout en permettant à son entourage (que son fils Seif el-Islam appelle les « chats gras ») de s’enrichir à la faveur d’une corruption généralisée.

Du pactole pétrolier, il reste enfin un bon matelas d’avoirs en devises qui a gonflé à la faveur de la montée du prix du baril ces trois dernières années. Les réserves et placements à l’étranger ont atteint 136 milliards de dollars à la fin de 2008 et sont désormais centralisés au sein d’un fonds souverain créé en 2007, la Libyan Investment Authority (LIA), qui supervise aussi les investissements en Afrique. Sur le continent, l’activisme libyen (au moins un milliard de dollars investis principalement dans l’immobilier, le tourisme, l’agriculture…) est chapeauté par le Libya Africa Portfolio (LAP).

L’argent du brut sera-t-il désormais mieux géré ? C’est en tout cas ce à quoi s’attelle le Fonds monétaire international (FMI), qui s’est engagé à assister le gouvernement libyen. Économiquement, tout du moins, Kaddafi est redevenu fréquentable.

 

Où va la Libye ?

L’évolution de Tripoli reflète celle du pays. Sale, triste, quadrillée par les milices populaires de Kaddafi, elle a été pendant quarante ans l’une des villes les moins attrayantes de la Méditerranée. Mais depuis plusieurs mois, la capitale est en chantier. Tours, palaces, projets résidentiels et commerciaux de standing, aéroports… poussent comme des champignons, grâce parfois au « savoir-faire » de groupes du Golfe heureux de cloner leurs clinquantes cités. Après une quarantaine d’années d’austérité socialiste kaddafienne, voici venu le temps de l’opulence.

La Libye de Kaddafi s’est découvert une nouvelle ambition tant rêvée par ses habitants : ressembler aux émirats pétroliers du Golfe, considéré jadis avec dédain par le « Guide ». Fini la sobriété, vive le style « nouveau riche » ! Le Kaddafi bling-bling est arrivé, non seulement dans l’accoutrement (voir encadré p 24), mais aussi à l’occasion des festivités pour le quarantième anniversaire de la Révolution.

À situation nouvelle, nouveau look et nouveau discours. Adepte du contre-pied et jamais à une contradiction près, Kaddafi reconnaît de plus en plus certaines erreurs, mais il en fait supporter la responsabilité à ses troupes, qu’il juge sclérosées et corrompues. La relève supposée est incarnée par son fils Seif el-Islam – l’aîné des six enfants qu’il a eus avec Safia, épousée en secondes noces – et une nouvelle génération de cadres qui ont présenté en 2007 un projet réformateur appelé la « Libye de demain ». La pierre angulaire en est un projet de Constitution destiné à doter le pays d’un État de droit, inexistant depuis 1969. Les grandes lignes de cette « Charte nationale de l’État libyen » sont inspirées par Seif el-Islam.

Même s’il trace les « lignes jaunes » à ne pas dépasser, notamment à propos de la référence à la philosophie du « Guide » et à son statut, ce projet, tout en se situant dans le cadre du « système de pouvoir populaire » cher à Kaddafi, tente d’y ouvrir une brèche pour instiller une forme de liberté d’expression et d’association. Il met aussi en place un mécanisme permettant l’élection du chef de l’État par un vaste collège issu des structures actuelles du système. Outre le fait qu’on ne pourra plus parler de succession « dynastique », ce mécanisme permettrait d’éviter le chaos quand le chef absolu disparaîtra.

Retour en arrière, crispations passagères ou caprice du « Guide », ce projet de Constitution a été suspendu en milieu d’année, et Seif, le fils présenté comme le dauphin putatif, a vu sa chaîne de télévision, lancée il y a deux ans, fermée sur ordre de son père pour avoir diffusé un programme qui avait fâché le président Moubarak. Rebaptisée Al-Moutawassat, elle a recommencé à émettre par satellite le 15 août depuis Londres, la capitale britannique, où Seif réside depuis le début de l’été. Vraies divergences ou fausse rupture entre le père et le fils ?

Les rapports entre les deux hommes ne sont pas facilement décryptables. Mais, selon nos informations, Seif est loin d’être hors-jeu. Malgré l’incident médiatique, il a toujours le vent en poupe et conserve une bonne longueur sur ses rivaux.

Sujet tabou en Libye, la succession de Kaddafi est de toutes les conversations en privé. En tête de liste des postulants, on retrouve les enfants du chef absolu. La cote de Moatassem est à la hausse depuis qu’il est au poste clé de conseiller à la Sécurité nationale, ce qui fait de lui l’interlocuteur privilégié de l’administration américaine. Hannibal, plus connu pour les incidents diplomatiques provoqués par ses frasques à l’étranger, et l’ex-footballeur Saadi semblent disqualifiés. Le colonel Khamis, bien qu’encore jeune, commence seulement à être mis sur orbite. Quant à Aïcha, l’unique fille, si elle ne manque pas de caractère et d’ambition, il lui sera difficile de dépasser les conservatismes.

Seif demeure donc le favori. Habile, il s’affirme comme le contestataire au sein même du système tout en demeurant une valeur sûre pour son père. C’est lui, et personne d’autre, qui a tiré l’avantage, aux yeux des Libyens, de la libération d’Abdel Basset el-Megrahi. C’est lui qui l’a ramené au pays à bord de l’Airbus A 340 paternel, le 20 août dernier.

Qui plus est, ses projets de réforme restent sur la table. Ses partisans viennent de lancer une initiative appelée le « Courant de demain ». Objectif : signer un pacte avec les principaux courants, y compris ceux de l’opposition en exil, pour réaliser « la réconciliation nationale et sortir le pays de la crise politique existante ». À Tripoli, apparemment avec le feu vert du « Guide », on évoque la possibilité de fonder une « seconde Jamahiriya ». Du cosmétique, dit-on parmi les chefs de l’opposition en exil. « Le simple fait d’accepter l’idée que l’on puisse penser différemment est en soi une bonne initiative », commente pour sa part Om el-Ezz Farsi, professeure libyenne de sciences politiques. 

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