04/08/2009 à 16h:08 Par Samir Gharbi
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L'Américain Robert Zoellick, président de la Banque mondiale depuis le 1er juillet 2007 L'Américain Robert Zoellick, président de la Banque mondiale depuis le 1er juillet 2007 © Glez

Un rapport indépendant accuse l’institution financière de discrimination à l’encontre de certains de ses salariés. Surtout en matière de recrutement et de promotion.

Le racisme est, hélas, la chose du monde la mieux partagée. Même la Banque mondiale – dont le rôle, faut-il le rappeler, est de lutter contre la pauvreté et les inégalités – n’est pas épargnée. C’est ce que démontre un rapport de 53 pages* rendu public le 9 juin par un organisme américain indépendant, le Government Accountability Project (GAP).

Il s’agit d’une recension argumentée, avec des exemples précis des pratiques discriminatoires dont sont victimes, depuis plusieurs années, les salariés « noirs et asiatiques » (autrement dit, les Africains subsahariens, les Afro-Américains, les Afro-Canadiens et les Caribéens) en matière de recrutement et de promotion, mais aussi concernant les décisions du tribunal administratif de l’institution.

Plus d’un mois après, les dirigeants de la Banque n’ont toujours pas réagi. Faut-il en déduire que, comme le dit le proverbe, « qui ne dit mot consent » ? Nous avons interrogé plusieurs cadres subsahariens. « L’information diffusée par le GAP est parfaitement exacte », nous a confirmé un directeur congolais, qui, comme ses collègues, a exigé de garder l’anonymat. Peur d’éventuelles représailles ? Sans nul doute. S’il faut en croire le GAP, le sort réservé par le tribunal administratif à plusieurs plaintes émanant d’employés « noirs et asiatiques » donne en effet à réfléchir.

Elle se nomme Vernetta M. Hitch et est afro-américaine. Depuis vingt ans, elle travaillait pour la Banque mondiale. Avec des contrats temporaires. À 57 ans, l’occasion d’un recrutement définitif se présente. Elle pose sa candidature, convaincue qu’avec son expérience, elle a de bonnes chances d’être retenue. Mais l’un des quatre membres du jury met son veto : il « ne la sent pas ». Vernetta dépose plainte auprès du tribunal administratif. Pour discrimination en raison de la race, de l’âge et du sexe. 

PAS DE PREUVES

Le 4 novembre 2005, le tribunal déboute la plaignante de l’accusation de racisme, estimant qu’elle n’a pas apporté de preuves suffisantes que le jury a fondé sa décision sur d’autres critères que la compétence. En revanche, il lui accorde une indemnité non négligeable – douze mois de salaire – en raison d’irrégularités constatées dans la procédure de sélection.

Titulaire d’un PhD de finance bancaire obtenu à l’université de New York, l’Afro-Canadien Pierre Yourougou (54 ans) a pour sa part été écarté du département où il travaillait – et où il faisait, selon la direction de la Banque, double emploi – et muté au département Afrique. Le 24 mai 2007, bien qu’ayant démontré qu’il avait été remplacé par une nouvelle recrue, il a été débouté. Le tribunal a estimé que la Banque n’avait pas abusé de son pouvoir discrétionnaire d’affectation du personnel en fonction de ses besoins. Et que, là encore, le plaignant n’avait pas apporté la preuve irréfutable que sa mutation était fondée sur la race. À la Banque mondiale, c’est en effet à celui-ci qu’incombe la charge de la preuve, alors que dans d’autres juridictions (américaines et européennes notamment), c’est l’inverse.

Pour un Afro-Américain – ne parlons pas d’un Subsaharien ! –, mieux vaut s’abstenir de critiquer ce genre de pratiques. Marie-Thérèse Riddell s’y était aventurée. Lors d’un forum, elle avait dénoncé « la sous-représentation des Noirs dans le staff de la Banque ». Depuis, sa carrière est brisée, toute perspective de promotion envolée. Comme d’habitude, sa plainte devant le tribunal n’a pas abouti, « faute de preuves ».

Dernier exemple, celui du Camerounais Bernard Berka Njovens, qui travaillait au Department of Institutional Integrity (plus connu sous le sigle « INT »), qui est chargé d’enquêter sur les allégations de fraude et de corruption. Un jour, Njovens est muté. Motif, une fois encore, « double emploi ». Son supérieur hiérarchique jure que cette mutation n’a rien à voir avec sa race. Le tribunal lui donne raison, mais constate que le plaignant n’a pas bénéficié des promotions auxquelles il était en droit d’espérer. Le 20 mai 2003, il lui accorde une indemnité représentant six mois de salaires et 10 000 dollars de dommages et intérêts. Deux mois plus tard, l’infortuné fonctionnaire trouve la mort dans un accident de la circulation, sur le pont Roosevelt à Washington. Il avait 41 ans.

Selon le GAP, les Noirs, d’où qu’ils viennent, sont souvent relégués au département Afrique subsaharienne, où ils représentent 24 % des membres du staff, alors que, dans l’ensemble de l’institution, le pourcentage ne dépasse pas 8,1 %. La Banque peine à atteindre l’objectif de 10 % qu’elle s’est elle-même fixé, en 1998, à l’issue de plusieurs enquêtes sur la discrimination interne.

Le premier rapport à ce sujet remonte à 1979, mais il a fallu attendre 1992 pour qu’une association regroupant les membres du staff africain évoque les mauvais procédés dont ces derniers estimaient être les victimes. James D. Wolfensohn, le président de la Banque (à l’époque), avait fini par admettre la nécessité de diligenter une enquête indépendante, qui, en 1996, sera confiée au cabinet Dewey Ballantine. Malheureusement, le rapport de ce dernier est, à ce jour, resté confidentiel.

Seule mesure concrète, la création, en 1998, du Team for Racial Equality. Son programme ? « Tolérance zéro » en matière de discriminations et diversification du recrutement. Il faut dire qu’à l’époque les Noirs ne représentaient que 4 % du staff professionnel. Soit 50 salariés (43 Subsahariens, 5 Caribéens et 2 Américains) sur un total de 1 250. Pour accélérer le mouvement, un Office of Diversity a été mis en place au sein du département des ressources humaines. 

RÉFORME JUDICIAIRE

Pourtant, plus encore que l’augmentation du nombre des Noirs (et des Asiatiques) au sein des instances dirigeantes, le GAP préconise une réforme de l’appareil judiciaire de la Banque, afin de permettre aux plaignants de mieux défendre leurs droits et d’obliger la direction à répondre à d’éventuelles accusations de racisme.

Paul Wolfowitz, le successeur de Wolfensohn, n’ayant, de ce point de vue, strictement rien fait, tous les espoirs reposent désormais sur les épaules de Robert B. Zoellick, le onzième président de l’institution depuis sa création lors de la conférence de Bretton Woods, en juillet 1944.

 

* Racial Discrimination at the World Bank. Pour accéder à ce rapport en anglais, connectez-vous au site du GAP : http://whistleblower.org/doc/2009/RDWB.pdf

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