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28/07/2009 à 14:22
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Les nouvelles plantations sont aux deux tiers dans les mains des 'paysans à col blanc' Les nouvelles plantations sont aux deux tiers dans les mains des "paysans à col blanc" © DR

Cadres supérieurs, hauts fonctionnaires, hommes politiques : les « cols blancs » investissent massivement dans la culture de l’hévéa. Une activité très rentable qui permet de se préparer une retraite confortable.

Sous l’appatam – véranda surmontée d’un toit de chaume – d’une villa de la Riviera Golf, quartier chic d’Abidjan, un groupe d’amis devise gaiement. Principal sujet de cette conversation animée ? L’hévéa. Deux d’entre eux se sont déjà lancés dans la création de plantations de plusieurs dizaines d’hectares, l’un dans le sud du pays, l’autre dans le centre-ouest. S’ils avouent que leurs investissements, considérables, les poussent à un certain nombre de privations, ils sont très optimistes. Une fois passée la période d’environ six ans qui va de la création à l’entrée en production, ils pourront bénéficier pendant plusieurs décennies des fruits d’un « investissement sûr ». « Le jeu en vaut la chandelle », affirme Philippe, architecte d’une cinquantaine d’années toujours entre deux chantiers. Il rêve à haute voix d’une retraite paisible dans le cadre très « écolo » de la campagne. La baisse des cours de l’hévéa liée à la crise financière ? « C’est conjoncturel », tranche Maurice, analyste financier prêt à abandonner une entreprise de services industriels et un contrat de fournisseur exclusif avec l’État de Côte d’Ivoire pour mieux investir dans le nouvel or blanc ivoirien. « Toutes les études montrent que l’humanité aura encore besoin, pendant longtemps, du caoutchouc naturel produit à base d’hévéa », renchérit de son côté un planteur très impliqué dans les organisations professionnelles du secteur.

C’est la fièvre du caoutchouc en Côte d’Ivoire. Une fièvre qui va bien au-delà de la paysannerie traditionnelle. Au sein de l’élite urbaine et éduquée, ils sont de plus en plus nombreux à mobiliser leur épargne pour réoccuper les terres ancestrales, acheter ou louer des espaces culturaux, pour y faire de l’hévéa. Phénomène de mode ou tendance de fond ? 

Des revenus mensuels

En tout cas, si la Côte d’Ivoire est mondialement connue pour être le premier producteur mondial de cacao, l’hévéaculture n’y est pas non plus une nouveauté. Créées à l’initiative d’entreprises privées coloniales, les premières plantations industrielles datent de 1953. Mais c’est à partir de 1978 que l’État va lancer, avec le concours de bailleurs de fonds – notamment la Banque mondiale et la Caisse française de développement (CFD), ancêtre de l’Agence française de développement (AFD) –, un vaste programme de mise en place de plantations villageoises d’hévéa. Durant les années 1990, période d’ajustement structurel et de désengagement de l’État, la filière est privatisée et se reconstruit peu à peu autour de l’Association des professionnels et manufacturiers du caoutchouc naturel (Apromac). Rassemblant les agriculteurs et les usiniers, elle fixe les prix chaque mois en fonction des cours mondiaux.

La hausse continue des cours – le kilogramme de caoutchouc est passé de 50 cents début 2002 à 2,35 dollars en juillet 2006 – a attiré des urbains flairant le bon coup et dotés d’une certaine capacité d’investissement. Dès 2003, la courbe des créations d’exploitations prend une allure radicalement exponentielle, comme l’indique un rapport publié en janvier dernier par le Fonds interprofessionnel pour la recherche et le conseil agricoles (Firca) avec le soutien du Bureau national d’études techniques et de développement (BNETD), qui indique que les plantations âgées de 0 à 6 ans représentent 64 % des superficies. L’arrivée dans la filière de ceux que l’on appelle les « paysans à col blanc » se fait très vite ressentir. Les chiffres de l’Apromac décrivent très bien la montée en puissance des planteurs individuels. Alors qu’en 1996 les « privés » représentaient juste un peu plus de 25 % de la production face aux « industriels », ils pesaient 46 % de la production totale en 2004 ; et en 2007, ils totalisaient 112 034 tonnes (61 % des 188 523 tonnes du pays).

L’investissement dans l’hévéa attire pour plusieurs raisons. « Premièrement, c’est une culture pérenne qui dure pendant plus de trente ans, qui assure donc une retraite confortable. Deuxièmement, plus les années passent, plus l’investissement rapporte : les arbres produisent deux fois plus de tasses de latex après la vingtième année. Troisièmement, l’hévéa procure des revenus mensuels, à l’exception de deux mois de soudure par an. Les usiniers paient comme des salaires aux agriculteurs, tandis qu’avec le cacao, par exemple, il n’y a que deux traites dans l’année. Quatrièmement, après la troisième année d’exploitation, c’est-à-dire moins de dix ans après la création de la plantation, l’investissement est totalement amorti. Cinquièmement, il y a moins de maladies que dans le cacao, et le travail n’est pas difficile dès que les arbres ont poussé : il suffit de payer les saigneurs [ouvriers qui procèdent à l’extraction du latex, NDLR] chaque mois et de livrer les usiniers », explique avec passion Alphonse Koua, responsable de la Société de plantations de Côte d’Ivoire (SPLCI), spécialisée dans la création de plantations d’hévéa clés en main et dans la formation des hévéaculteurs. Par la seule force du bouche-à-oreille, il reçoit régulièrement des Abidjanais brûlant de « placer » leur argent dans l’hévéa. Les samedis, la salle de conférences de la SPLCI prend des allures de salle de classe pour adultes. Occupés pendant toute la semaine, des cadres et entrepreneurs viennent se former avant de se « lancer ». 

De belles fortunes familiales

Il n’y a pas que la classe moyenne qui s’intéresse au business de l’hévéa. Les membres du sérail politique s’y mettent eux aussi avec gourmandise. Avant le « grand boom », un certain nombre de dignitaires de l’ancien parti unique – à l’image de Philippe Grégoire Yacé, de Charles Bauza Donwahi et de Paul Gui Dibo, figures centrales de l’houphouétisme – avaient déjà eu le flair d’investir massivement dans l’hévéa, ce qui a construit de belles fortunes familiales.

Aujourd’hui, il se murmure dans les milieux professionnels que de nombreux barons du Front populaire ivoirien (FPI, parti dont est issu Laurent Gbagbo) sont entrés avec force dans la filière. « Ils investissent massivement, sans regarder à la dépense. Ils défrichent des dizaines, voire des centaines d’hectares. Pendant ce temps, les anciens gardent leurs positions, mais ne plantent plus beaucoup », affirme, sous le couvert de l’anonymat, un observateur.

La hausse de la production d’hévéa va-t-elle entraîner un déclin de la filière cacao ? La tendance baissière que l’on commence à observer dans la production des fèves brunes – la production 2008-2009 décroîtrait de 25 % par rapport à la saison précédente, selon les prévisions – pourrait bien se confirmer. Dans l’ancienne boucle du cacao (est du pays), les espaces dédiés jusqu’alors à des cacaoyères vieillissantes sont désormais voués à la création de nouvelles plantations d’hévéa. La faute à des années d’instabilité, de cours erratiques, de spéculation effrénée et de scandales politico-financiers à répétition. 

Premier producteur africain

Et demain ? La marge de progression de la production ivoirienne est grande. Selon un document produit par la Mission économique française à Abidjan, le chiffre d’affaires du secteur, qui générerait 10 000 à 15 000 emplois directs, se situerait autour de 190 milliards de F CFA (271 millions d’euros) et représenterait 15 % des exportations agro-industrielles du pays. Premier producteur africain, la Côte d’Ivoire ne représente toutefois que 2 % de la production mondiale, très loin derrière les géants asiatiques – la Thaïlande, l’Indonésie et la Malaisie. Les professionnels commencent à s’inquiéter de la faible valeur ajoutée industrielle générée par le secteur. Si les usines se multiplient sur le terrain et se rapprochent des foyers de production, elles se contentent d’une transformation primaire – le passage du caoutchouc naturel au caoutchouc solide. Une poignée d’unités industrielles s’essaient à une transformation secondaire – une usine de fabrication de matelas alvéolés, une fabrique de poires à lavement et une fabrique de gants notamment. Il est désormais question d’aller plus loin en créant des manufactures de préservatifs, tétines, etc. Reste à savoir si les facteurs de compétitivité sont réunis et si un marché existe, en Afrique et en Europe notamment, pour de telles unités industrielles. Interrogé par certains de ses actionnaires sur la pertinence de la mise en place d’une usine locale de pneumatique lors de la dernière assemblée générale, Jean-Louis Billon, président du conseil d’administration de la Société africaine de plantation d’hévéa (SAPH), le géant du secteur, a évoqué la taille réduite du marché régional et les récentes expériences malheureuses dans un certain nombre de pays africains, dont le Nigeria. Reste une ombre. Après un pic à 2,60 dollars le kilo en 2007, le cours de l’hévéa a brutalement chuté fin 2008. Il a démarré en 2009 à 1,35 dollar le kilo pour remonter à 1,5 dollar en avril. De quoi refroidir l’ardeur des néoruraux ivoiriens ?

 

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