29/06/2009 à 16h:16 Par Cheikh Yérim Seck
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Le portrait du général El-Béchir placardé sur les murs de Khartoum Le portrait du général El-Béchir placardé sur les murs de Khartoum © Reuters

L’homme fort de Khartoum célèbre le 30 juin prochain le vingtième anniversaire de sa prise de pouvoir, mais il reste poursuivi pour crimes contre l’humanité.

Le 30 juin, le numéro un soudanais, Omar el-Béchir, fête le vingtième anniversaire de son accession au pouvoir. À cette occasion, le régime entend mettre les petits plats dans les grands. Sans doute pour cacher l’état d’esprit d’El-Béchir, « très nerveux » – selon un diplomate occidental en poste à Khartoum – depuis l’émission d’un mandat d’arrêt international à son encontre le 4 mars dernier. Le président soudanais est poursuivi pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale (CPI).

S’il multiplie depuis ce jour les provocations de défi à l’égard de la CPI, le militaire discret, ombrageux et rusé, qui a renversé Sadeq al-Mahdi le 30 juin 1989, orchestre une communication agressive et une diplomatie active pour sauver sa tête et son pouvoir. Au pays, la machine de propagande du régime s’est mise en branle pour mobiliser les Soudanais autour de leur chef. Celui-ci apparaît désormais vêtu d’une djellaba et coiffé d’un turban traditionnel, ou encore en uniforme et casquette de général sur de grandes affiches placardées le long de l’avenue qui longe l’aéroport de Khartoum. Les messages mis en exergue parlent d’eux-mêmes : « Non à ceux qui veulent recoloniser le Soudan », « Le colonialisme revient par la pseudo-justice internationale », « Les Soudanais protégeront à tout prix leur président ».

Face à l’adversité, Omar el-Béchir a changé de méthode de gouvernement. Lui qui détestait le culte de la personnalité, se montrait peu en public et ne parlait que lorsque c’était strictement nécessaire, multiplie phrases chocs et meetings. Il a annoncé la couleur dès les jours qui ont suivi l’émission du mandat d’arrêt, proclamant à El-Facher, capitale du Nord-Darfour : « Cela fait vingt ans que nous sommes sous la pression du néocolonialisme et de ses instruments comme la CPI, le Conseil de sécurité des Nations unies et le Fonds monétaire international. Les véritables criminels sont les dirigeants des États-Unis et de l’Europe. » Avant de lancer, à l’endroit de la CPI : « Ces gens sont des hypocrites et des menteurs. Je leur dis à tous, juges et procureurs, que je les foule au pied. » 

Soutenu par Moscou et Pékin

El-Béchir, qui n’a rien d’un provocateur à la Mugabe, a allié la révolte à la stratégie pour arriver à passer pour un « martyr », une sorte de victime du néocolonialisme judiciaire de l’Occident. Sa méthode a payé. L’Union africaine (UA) a désapprouvé le mandat d’arrêt, perçu comme « une menace au processus engagé pour ramener la paix au Darfour ». La Ligue arabe est allée dans la même direction, déroulant le tapis rouge au « nouveau paria de la justice internationale » à l’occasion de son sommet qui s’est tenu fin mars 2009 à Doha, au Qatar. Pour geler la procédure, l’UA et la Ligue, appuyées par la Russie et la Chine, les deux principaux fournisseurs d’armes de Khartoum, ont d’ailleurs tenté à la fin de 2008 d’arracher une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Si la démarche n’a pas abouti, elle a réussi à diviser le Conseil de sécurité. À la proposition de la France, de la Grande-Bretagne et des États-Unis de voter une résolution s’émouvant de l’expulsion de treize ONG internationales du Darfour, la Chine, cliente du pétrole soudanais, a opposé un « niet » catégorique. D’autres ont également pris fait et cause pour Khartoum. Le président vénézuélien, Hugo Chávez, connu pour son franc-parler, a asséné : « Mon pays s’aligne sur la position de la Ligue arabe qui a protesté devant le monde contre l’utilisation de la CPI. Le droit international a été violé, parce que ce tribunal n’a pas les compétences pour prendre une décision d’une telle importance contre un président en exercice. C’est une horreur judiciaire et un manque de respect envers les peuples du tiers-monde. » Président de l’Assemblée générale de l’ONU, le Nicaraguayen Miguel d’Escoto Brockmann, a, quant à lui, qualifié de « raciste » l’inculpation d’un chef d’État africain.

Fort de ces soutiens, le chef de l’État soudanais s’est attelé à contredire le procureur de la CPI, qui l’a menacé d’arrestation « dès qu’il sortirait de l’espace aérien de son pays ». Une vingtaine de jours après le lancement du mandat d’arrêt, El-Béchir s’est rendu successivement en Érythrée, en Égypte et en Libye, du 23 au 26 mars. « Le président a déclaré récemment que le mandat d’arrêt ne valait même pas l’encre avec laquelle il a été rédigé. C’est le message de ces voyages », a lancé Deng Alor Kuol, le chef de la diplomatie soudanaise. Depuis, El-Béchir a également séjourné à La Mecque et à Victoria Falls, au Zimbabwe.

L’homme fort de Khartoum est toutefois beaucoup plus méfiant que ne le laisse penser cette tirade prononcée sur un ton de bravade. Fin mars, Omar el-Béchir était sur le point d’annuler son voyage à Doha, à l’occasion du sommet de la Ligue arabe auquel il avait été convié. En cause : une rumeur selon laquelle son avion allait être détourné en plein vol. Pour en avoir le cœur net, Deng Alor Kuol a convoqué Patrick Nicoloso, ambassadeur de France à Khartoum, pour lui poser une question crue : « Il semblerait que l’armée de l’air française s’apprête à intercepter l’avion du président El-Béchir dès que ce dernier quittera notre espace aérien national. C’est Éric Chevallier, porte-parole du Quai d’Orsay, qui aurait fait pareille confidence. Qu’en est-il, au juste ? » Nicoloso a dû s’expliquer abondamment pour rassurer son interlocuteur.

La psychose d’un détournement aérien habite le numéro un soudanais. Au point que, censé arriver dans la soirée du 20 avril à Addis-Abeba, il n’y a débarqué que le lendemain matin, après que le protocole éthiopien avait tenu secrète jusqu’au dernier moment son heure d’arrivée. L’homme est téméraire mais pas suicidaire, vaniteux mais pas radical, combatif mais pas extrémiste. Alors qu’il muscle le discours destiné à ses compatriotes, le président soudanais mène une apaisante diplomatie souterraine. 

Discrètes concessions

À force d’explications, il a réussi à rendre sensible à ses arguments l’Américain Scott Gration, nommé le 18 mars « émissaire pour le Soudan » du président Obama. Ce général à la retraite, qui a grandi en République démocratique du Congo et parle le swahili, connaît bien le dossier de la crise au Darfour. Intensifiant l’offensive diplomatique, El-Béchir a dépêché à Paris, le 21 avril, Nafie Ali Nafie et Othman Ismaïl, deux de ses proches collaborateurs, pour rencontrer le chef de la diplomatie française, Bernard Kouchner, et le secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères, Mark Malloch Brown. À cette occasion, la délégation soudanaise se serait dite prête à quelques concessions pour obtenir la collaboration de Paris et de Londres : le jugement à Khartoum d’Ahmed Haroun et d’Ali Kosheib, inculpés par la CPI pour crimes de guerre au Darfour ; l’autorisation d’accès au territoire soudanais de nouveaux organismes humanitaires pour combler le vide laissé par les ONG expulsées ; le respect de l’échéance de février 2010 fixée pour l’organisation des élections présidentielle et législatives.

Mais Omar el-Béchir continue de refuser toutes les offres de négociation émanant de Luis Moreno-Ocampo. Le procureur de la CPI, qui est en contact étroit avec le Sud-Africain Thabo Mbeki, médiateur de l’Union africaine pour le Soudan, a rencontré le 29 mai à Doha le Premier ministre qatari, Hamad Ben Jassem Al Thani. Toujours très déterminé, le juriste argentin a également eu un entretien téléphonique le 3 juin avec Jean Ping, président de la Commission de l’UA, avant de déposer, deux jours plus tard, auprès du Conseil de sécurité, un rapport sur le cas Omar el-Béchir. Un document dans lequel on peut lire : « Que ce soit à l’échelle internationale, avec Slobodan Milosevic et Charles Taylor, ou sur le plan national, l’expérience nous a appris que l’exécution d’une décision judiciaire à l’encontre d’un chef d’État est un processus susceptible de prendre du temps, des mois, voire des années. En définitive, néanmoins, ils ont tous fini par rendre des comptes à la justice. » 

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