Extension Factory Builder
17/06/2009 à 09h:41
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
L'écrivaine Toni Morrison, lors de son passage à Paris, en mai dernier L'écrivaine Toni Morrison, lors de son passage à Paris, en mai dernier © Jacques Torregano/Jeune Afrique

Première Africaine-Américaine à obtenir le prix Nobel en 1993, Toni Morrison est l’une des voix majeures de la littérature contemporaine. Elle publie son neuvième roman, Un don, une fresque poétique et déchirante sur l’origine du racisme et de la ségrégation aux États-Unis.

Auteure de romans, de pièces de théâtre, d’une comédie musicale, de recueils de poésie et d’essais littéraires, Toni Morrison a raflé quelques-unes des récompenses les plus prestigieuses : le National Book Critics Award en 1973, le prix Pulitzer en 1988 et le prix Nobel de littérature en 1993. Succès d’estime, mais aussi de librairie, car les récits puissants et poétiques de cette grande dame de 78 ans figurent dans la liste des best-sellers mondiaux. Ils perpétuent la tradition littéraire africaine-américaine née il y a deux siècles avec les premiers récits d’esclaves fugitifs.

De passage en France pour le lancement de la traduction de son neuvième roman, Un don (voir encadré), elle a sillonné l’Hexagone à la rencontre de ses lecteurs, qui se souviendront de ses éclats de rire. Des rires nerveux et exubérants de jeune fille, laissant entrevoir derrière son visage de chanteuse de gospel encadré de dreadlocks l’enfant turbulente qu’elle a été.

Née Chloe Anthony Wofford en 1931, elle est la deuxième fille d’une famille de quatre enfants. Toni, diminutif de son second prénom, formera avec le nom de famille de son mari sa signature. De son enfance modeste dans la ville industrielle de Lorain, dans l’Ohio, où son père travaillait comme ouvrier-soudeur, Toni-Chloe garde en mémoire l’omni­présence de la musique. « Toute la journée, notre maison résonnait des chansons que fredonnait ma mère. Elle chantait des airs de l’opéra, les arias de Carmen, le jazz, Ella Fitzgerald et, surtout, l’Ave Maria avec cette voix riche de soprano qui, chaque fois que je l’entendais, réjouissait mon cœur. » Comment s’étonner alors que ses récits se muent en de véritables partitions de musique où les voix se croisent, s’opposent, avant d’exploser en un final symphonique, emplies de rage et de douleur.

Ses romans doivent beaucoup également au folklore noir du sud des États-Unis, transmis aux enfants Wofford par les parents et les grands-parents nostalgiques du Sud qu’ils avaient fui pour échapper au racisme. Aujourd’hui encore, la romancière se souvient des soirées en famille pendant lesquelles les adultes racontaient des histoires de revenants et les plus jeunes leurs aspirations. La petite Chloe se rêve danseuse. Mais ses parents l’orientent rapidement vers les études et l’enseignement. 

Solidarité féminine

Première femme de la famille à aller à l’université, elle se spécialise en littérature anglaise et rédige une thèse de doctorat sur le suicide dans les œuvres de Virginia Woolf et de William Faulkner. Diplômée de l’université de Cornell et de Harvard, elle fait carrière dans l’enseignement, avant de devenir directrice de publication chez Random House. Ce n’est que tardivement que la future Nobel vient à l’écriture. Un refuge après l’effondrement de son bref mariage avec le père de ses deux fils, l’aboutissement d’une quête de soi en tant que femme noire évoluant dans une société américaine, patriarcale et ségrégationniste. « J’ai commencé à écrire en 1965, au moment de la lutte pour les droits civiques, car un énorme changement se produisait dans les relations entre Noirs et Blancs, explique-t-elle. Je voulais rappeler ce qu’était la vie avant l’acquisition des droits civiques. Je voulais également montrer à quel point les femmes, en particulier, avaient été meurtries. »

Son premier roman, L’Œil le plus bleu, est publié en 1970. Il met en scène la tragédie d’une jeune fille noire qui vit mal sa négritude et prie pour avoir des yeux bleus dans l’espoir d’être aimée. Malgré sa narration moderniste, ce premier roman passe quasi inaperçu. En 1973, Sula ravit les féministes qui voient dans l’amitié décrite entre deux femmes noires une illustration de leurs discours sur la solidarité féminine. Toni Morrison connaîtra le succès avec son troisième roman, Le Chant de Salomon (1977), une chronique familiale dans la veine de Racines, d’Alex Haley. Mais surtout avec Beloved (1987), récit dramatique d’une mère qui tue son bébé pour lui épargner une vie d’esclave. 

Un million d’exemplaires

Prix Pulitzer, Beloved est devenu un classique de la littérature américaine et s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde. Jazz (1992), Paradis (1999) et Love (2003), récits à travers lesquels Morrison poursuit son exploration de l’univers africain-américain, ont amplifié la légende de cette écrivaine qui restitue avec talent et empathie les voix et les résistances des hommes et des femmes trop longtemps marginalisés.

Toutefois, la vision du destin noir qui se dégage de ces romans est tout sauf tragique car leur auteure connaît trop bien la profonde humanité, la créativité, l’humour et la résilience des Africains-Américains pour les reléguer au simple rôle de victimes sacrificielles. L’arrivée à la Maison Blanche d’un président noir pour lequel elle a mené activement campagne justifie l’espoir et l’optimisme qui sous-tendent ses récits. Beaucoup pensent qu’ils ont préparé l’entrée de l’Amérique dans le postracisme. « Je n’aime pas trop les mots en “isme” mais, déclare Toni Morrison dans un éclat de rire, je crois que quelque chose a bel et bien changé avec cette élection. »

Sur le même sujet
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Article suivant :
Aux origines du Nouveau Monde

Article précédent :
Bio express : Mohamed Horani

International

François Hollande en visite express à Addis-Abeba pour les 50 ans de l'(O)UA

François Hollande en visite express à Addis-Abeba pour les 50 ans de l'(O)UA

Le chef de l'État français, François Hollande, sera présent demain, samedi 25 mai, aux cérémonies qui marquent le 50è anniversaire de la création de l'Organisation de l'unit&[...]

Tunisie : Alain Chouet, un conseiller français à Tunis

En visite à Tunis le 14 mai, Laurent Fabius, le chef de la diplomatie française, a annoncé une « intensification des échanges d'informations sécuritaires avec plusieurs pays de la[...]

L'actualité de la semaine du 20 mai en images

 Cinquantenaire de l'Union Africaine, obsèques de Chinua Achebe, affrontements en Angola... Revivez en images les moments forts de la semaine du 20 au 24 mai.[...]

Guerre contre le terrorisme : Obama change de stratégie

Le président Barack Obama a annoncé jeudi 23 mai un encadrement de l'usage des drones armés et de nouvelles mesures pour tenter de parvenir à la fermeture de la prison militaire de Guantanamo, dans[...]

Festival de Cannes : un Africain va-t-il enfin gagner la palme ?

Cette année, deux films réalisés par des cinéastes d'origine africaine sont en lice pour la palme : "Grigris" du Tchadien Mahamat-Saleh Haroun et "La vie d’Adèle" du[...]

Vatican : le pape François a-t-il pratiqué un exorcisme ?

La vidéo d’une courte prière effectuée par le pape François sur un jeune malade, le 19 mai, après la messe de Pentecôte, fait le tour du monde. Certains y voient une séance[...]

Unesco : libres comme l'air avec le passeport universel

Plusieurs personnalités se sont vu remettre, le 23 mai, un passeport universel au siège de l'Unesco, à Paris. Le document n'est reconnu que par un seul État, mais c'est l'idée qui compte : faire[...]

Diversité culturelle : continuons le combat !

C'est au terme d'une longue bataille politique et diplomatique que, le 20 octobre 2005, fut adoptée à l'Unesco la convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions[...]

France - Safia Lebdi : verte de rage

Le militantisme est-il soluble dans la politique ? Pour cette fille d'immigrés algériens engagée auprès d'Europe Écologie-Les Verts et Femen pratiquante, la réponse est oui.[...]

Livres : le prince et le dictateur

Le romancier Andrea Camilleri revient avec jubilation sur les rocambolesques tribulations d'un Éthiopien en Italie fasciste.[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers