16/06/2009 à 16h:46 Par Faïza Ghozali
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Faux CD et DVD inondent les marchés Faux CD et DVD inondent les marchés © DR

La contrefaçon prend de l’ampleur dans le monde. Elle n’épargne pas le continent. Malgré des moyens réduits, les autorités et les entreprises tentent de juguler un fléau aux conséquences parfois mortelles.

Plus de deux fois le PIB de l’Afrique du Sud, autrement dit plus du double du PIB du Maroc, de la Tunisie et de l’Algérie réunis, soit 500 milliards d’euros. C’est le manque à gagner pour l’économie mondiale dû à la contrefaçon, selon l’Organisation mondiale des douanes (OMD). Dopé par Internet qui abolit les frontières, le phénomène est en plein boom. Et frappe durement le continent. « Il y a plus de faux que de vrais sur les marchés africains. Pas un pays n’y échappe », constate Christophe Zimmermann, chargé de la lutte anticontrefaçon à l’OMD. « Après la Chine, l’Afrique est la deuxième zone d’exportation de faux vers l’Europe », précise Marc-Antoine Jamet, président de l’Unifab, qui protège les marques françaises de ce fléau. Il n’en fallait pas plus pour montrer du doigt le continent lors de la Journée mondiale anticontrefaçon du 11 juin. Le Maroc pour le cuir et le textile, le Nigeria pour les médicaments, certaines réputations ne sont plus à faire sur le continent…

Coupable, l’Afrique ? Avant tout victime, elle est une zone d’écoulement privilégiée de produits contrefaits. Dont elle paye cher le prix. Côté consommateurs, pour les risques encourus avec des produits défectueux, mais aussi côté entreprises, qui voient leurs chiffres d’affaires lourdement amputés. Le Groupement inter­patronal du Cameroun (Gicam) chiffre à 200 milliards de F CFA les pertes mensuelles d’une quinzaine d’entreprises sondées. En sus du coup porté à leur réputation, mise à mal par les faux qui les imitent trop bien, jusqu’à recourir au même emballage et à leurs notices d’utilisation. Les États sont eux aussi pénalisés, car ce sont autant de revenus douaniers et fiscaux qui leur échappent. Sur le front de l’emploi, les entreprises mises en difficulté par la concurrence déloyale du faux (Uniwax en Côte d’Ivoire, Sifa et ses motocyclettes au Burkina Faso…) sont contraintes de licencier, voire de fermer des usines. Quant à la production audiovisuelle, comment promouvoir une industrie locale du disque ou du cinéma lorsque les faux DVD et CD inondent le marché ?

Conscients du fléau, plusieurs pays africains ont musclé leur arsenal juridique. En 1997, l’Afrique du Sud, l’un des plus touchés, a été le premier à promulguer une loi spécifique de lutte anti­contrefaçon. D’autres pays lui ont emboîté le pas, d’abord mollement, avant que le rythme ne s’accélère : le Sénégal a pris de nouvelles mesures en 2007 et 2008. Idem pour le Maroc et la Tunisie, qui, en plus d’avoir durci les sanctions encourues, ont signé l’an dernier la Déclaration de Cannes, visant à renforcer la lutte anticontrefaçon dans neuf pays méditerranéens. Au Rwanda, le Revenue Protection Department s’est vu confier de nouvelles missions en matière de piraterie et de contrefaçon. Et le Kenya s’est également doté d’une loi fin 2008.

Comme dans la plupart des pays en développement, la contrefaçon en Afrique touche tous les produits de la vie quotidienne. Textile et maroquinerie, médicaments, produits d’hygiène et cosmétiques, pièces détachées automobiles, appareils électroménagers, cigarettes, produits alimentaires… Rien n’échappe au faux. Les chiffres font froid dans le dos : 70 % des antipaludéens au Cameroun ; 20 % à 30 % des pièces détachées automobiles au Maghreb ; plus de 30 % de pertes de chiffre d’affaires pour le secteur cosmétique en Côte d’Ivoire… « L’Afrique est devenue une cible privilégiée des contrefacteurs », résume un spécialiste. Une cible privilégiée depuis le renforcement des contrôles douaniers aux frontières de l’Europe. Du coup, les faux, venus pour l’essentiel d’Asie du Sud-Est via le port de Jebel Ali à Dubaï, se rabattent en partie sur le marché africain.

 

La marque MekaKo détournée

Les marques à forte notoriété : stylos Bic, bouillons Maggi, Nescafé, Viagra… sont les premières touchées. Mais des entreprises africaines sont de plus en plus frappées à leur tour. À l’instar de l’algérienne BCR (voir « 3 questions à... »), de la marque de savon Mekako en RD Congo, qui a vu son nom subtilisé en 2008 par des contrefacteurs de cigarettes, ou du groupe Fotso, propriétaire des allumettes Le Boxeur, dont un conteneur de 1 750 cartons de faux a été saisi le 10 mars 2009 au port de Douala… Toujours au Cameroun, la Cicam a perdu 50 % de son chiffre d’affaires au début des années 2000, impuissante à endiguer le tissu-pagne d’Asie qui a laminé le secteur textile du continent, jusqu’au wax hollandais.

Plus graves encore sont les conséquences des faux médicaments, qui représentent plus de 40 % du marché dans certains pays. Les « pharmacies trottoir » en écoulent à profusion, du nord au sud du continent. Au mieux, ils sont inoffensifs mais ne soignent pas, car dénués de principe actif. Au Burkina, 30 % de la population a développé une résistance à la chloroquine, un antipaludéen. En RD Congo, un sirop antipaludéen contrefait qui représente « un danger grave pour les enfants » vient d’être découvert. Au pire, ces faux médicaments entraînent la mort. Dans les pays où le sida est endémique, tel le Zimbabwe, les faux anti­rétroviraux pullulent.

Autre secteur où le faux met en danger les consommateurs : les pièces détachées automobiles sur le marché de deuxième monte. La contrefaçon représente « plus de 20 % des parts de marché en Algérie, reconnaît l’équipementier Valeo. Et beaucoup plus au Nigeria. » Où un autre français, PSA, estime que les faux s’élèvent à 50 %. Phares, filtres à air et à huile, embrayages, essuie-glaces et plaquettes de frein (fabriquées à base de foin séché !) sont les plus copiés. En Algérie, des experts rendent ainsi la contrefaçon responsable de nombreux accidents de la route (plus de 4 000 décès par an).

Difficile de rivaliser avec le prix des faux, jusque 80 % moins chers que les originaux. Le consommateur n’est pas toujours dupe, achetant parfois à dessein ces produits. Parce qu’ils sont moins chers, et qu’il n’imagine pas l’ampleur des conséquences. Pas sûr que les femmes de Kinshasa continueraient d’utiliser ces cosmétiques composés de javel, voire de soude caustique, si elles savaient les brûlures et autres allergies qu’ils engendrent…

 

Former les fonctionnaires

Mais lutter contre le faux est ardu pour les entreprises locales, faute de moyens. Tout autant pour les États africains, démunis face à la porosité de leurs frontières et peu dotés en personnel formé à la lutte anticontrefaçon. Surtout que « les contrefacteurs s’adaptent au marché, note un juriste. Si un poste douanier se fait plus vigilant, les fraudeurs passent à un autre. » Cas exemplaire que celui du Nigeria, qui, grâce à la National Agency for Food and Drug Administration and Control (Nafdac) et à l’action courageuse de Dora Akunyili (qui a échappé à plusieurs tentatives d’assassinat), est parvenu à réduire la moyenne des faux médicaments, de 41 % en 2001 à 15 % aujourd’hui. Les efforts du Sénégal et de la Côte d’Ivoire dans cette lutte sont eux aussi salués. L’Algérie vient d’annoncer la création d’un « fichier fraudeur » dans le code des douanes, et la Tunisie prévoit en 2009 la mise en place d’un Conseil national de lutte contre la contrefaçon. Mais, vu les défaillances des législations nationales en la matière et, parfois, le manque de volonté politique, car souvent les lois existantes ne sont pas appliquées, les actions menées en coopération s’avèrent plus efficaces. À l’instar de l’opération Mamba, première initiative de l’OMS avec Interpol, qui, en octobre 2008 en Ouganda et en Tanzanie, a conduit à la fermeture de plusieurs usines et à la confiscation de médicaments contrefaits. Autre exemple : le programme Oasis Africa lancé en 2008 par Interpol en faveur des droits de propriété intellectuelle.

Reste l’ampleur de la tâche. D’autant que les contrefacteurs misent sur ces activités, « plus lucratives et moins dangereuses que le trafic de drogue », selon Michel Danet, numéro un de l’OMD jusqu’en 2008, pour qui la contrefaçon est le « deuxième fléau du XXIe siècle après le terrorisme ». Seule certitude : la lutte anticontrefaçon ne fait que commencer en Afrique.

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