27/04/2009 à 15h:59 Par Patrick Seale
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Tous les jours, plus d’un milliard de personnes souffrent de la faim – soit un sixième des 6,5 milliards d’habitants de la planète. Elles n’ont pas faim seulement de temps en temps. Elles ont faim de manière chronique. Elles ne peuvent pas trouver suffisamment de nourriture pour alimenter leurs enfants ou pourvoir à leur propre subsistance. Et leur nombre ne cesse de croître. Que fait la communauté internationale pour elles ? Pas grand-chose.

Le problème est trop important, trop étendu – et, en un sens, trop lent – pour que les pays riches lui accordent la priorité qu’évidemment il mérite. La faim dans le monde ne figurait pas parmi les principales préoccupations du G20 lors de son récent sommet à Londres. Cela dit, on commence à prendre conscience que l’insécurité alimentaire représente une réelle menace pour la stabilité internationale. Les ministres de l’Agriculture du G8 réunis le 19 avril en Italie ont reconnu son ampleur. Ils se sont engagés à continuer de la combattre. Mais au-delà des appels à accroître les investissements privés et publics en matière d’agriculture, le communiqué final de la rencontre ministérielle n’a apporté aucune proposition nouvelle. La seule note de satisfaction a été l’annonce par l’administration Obama du doublement de l’aide à l’agriculture dans les pays pauvres, à 1 milliard de dollars en 2010.

 

À l’occasion de la rencontre de Rome, le secrétaire américain à l’Agriculture, Tom Vilsack, a déclaré au Financial Times : « Il ne s’agit pas seulement de sécurité alimentaire. Il s’agit de sécurité nationale. Il s’agit de sécurité environnementale. Ce sujet, a-t-il affirmé, devrait figurer au premier rang des préoccupations lors des rencontres internationales. » Malgré cette déclaration audacieuse, aucun signe d’action concertée de la part des pays du G8. Les ministres avaient devant eux un rapport préparé par la présidence italienne les avertissant que si l’on veut éviter la famine, la production agricole mondiale devra doubler d’ici à 2050 – lorsque la population mondiale atteindra le chiffre vertigineux de 9 milliards d’habitants. Ledit rapport appelait à « une action immédiate ». Rien d’immédiat n’a été suggéré.

Quand les prix des produits alimentaires ont explosé en 2007-2008, quelque trente pays – de Haïti à l’Égypte en passant par le Bangladesh – ont été secoués par des émeutes de la faim. L’émigration clandestine vers l’Europe depuis le Maghreb et l’Afrique subsaharienne – deux régions particulièrement touchées par la hausse des prix – a redoublé. La piraterie sur les côtes somaliennes a retenu l’attention de la communauté internationale, mais bien peu sont prêts à admettre qu’elle trouve son origine dans la pauvreté.

 

Différents facteurs expliquent l’aggravation de la faim dans le monde : une croissance démographique galopante (80 millions par an), un déficit d’eau potable et de terres arables, notamment au Moyen-Orient, des prix volatils, des contraintes financières qui empêchent certains États de subventionner l’agriculture et le réchauffement climatique. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime que l’injection de 30 milliards d’euros dans l’agri­culture vivrière à travers le monde permettrait de tenir la faim en échec, voire de la faire reculer. Mais l’appel de la FAO n’a pas été entendu.

Comme une action collective des puissances mondiales est peu probable, les pays qui en ont les moyens se portent acquéreurs ou louent de vastes étendues de terres arables au-delà de leurs frontières. L’Arabie saoudite, par exemple, a acheté 1,6 million d’hectares de terres agricoles en Indonésie. Comme elle a réduit sa production de blé pour préserver ses ressources en eau, elle envisage d’investir massivement dans des projets agricoles à l’étranger (Australie, Argentine, Afrique, Asie, Europe de l’Est). Les Émirats arabes unis se sont assuré 1,3 million d’hectares à l’étranger, principalement au Soudan et au Pakistan. Ce dernier aurait proposé de vendre ou de louer de larges parcelles de terres cultivables à des pays soucieux d’assurer leur sécurité alimentaire. Le Qatar possède des terres en Indonésie, le Koweït en Birmanie, alors que la Libye s’apprête à passer un accord avec l’Ukraine. La Jordanie lorgne, elle, du côté du Soudan. La Corée du Sud – un pays aux ressources limitées et très peuplé – a acquis plus de 1 million d’hectares au Soudan, en Mongolie, en Indonésie et en Argentine. Mais ces investissements ne sont pas toujours vus d’un bon œil par les populations locales. À Madagascar, de violentes manifestations ont éclaté quand a été rendue publique l’information selon laquelle le groupe Daewoo avait loué 1,3 million d’hectares dans le pays. Pas plus tard qu’il y a une dizaine de jours, le Financial Times rapportait qu’une autre entreprise sud-coréenne, Hyundai Heavy Industries, envisageait de louer 50 000 hectares de terres agricoles dans l’extrémité orientale de la Russie.

 

La Chine aussi s’intéresse depuis longtemps aux terres non cultivées de cette partie de la Russie. Selon le quotidien français Le Monde, entre 400 000 et 700 000 paysans chinois se sont déjà établis dans cette région plus proche de Pékin que de Moscou. Alors que l’empire du Milieu se débat pour faire face à ses besoins alimentaires croissants, on estime à 1 million le nombre de paysans chinois qui pourraient émigrer vers l’Afrique dans les deux ans à venir. Pékin a d’ores et déjà monté quatorze fermes expérimentales en Zambie, au Zimbabwe, en Ouganda et en Tanzanie. Selon le département américain de l’Agriculture, la Chine doit, avec seulement 10 % des terres arables et 6 % des ressources en eau du monde, nourrir 20 % de la population mondiale. Elle est néanmoins quasi autosuffisante en riz, en blé et en maïs – une performance remarquable que nombre de pays envient. Elle investit massivement dans la recherche agricole et dans les infrastructures pour accroître la productivité à l’hectare.

L’un des problèmes posés par ces nouvelles plantations semi-coloniales, c’est que la majeure partie de la nourriture produite sera naturellement réexportée vers les pays qui ont investi – la Chine, la Corée du Sud et le monde arabe – plutôt que consommée sur place. Cela risque d’aggraver les pénuries dans les pays hôtes. Les grandes fermes détenues par des investisseurs étrangers pourraient constituer une menace pour les agriculteurs locaux. Souvent dépourvus de titres de propriété, ils risquent d’être expulsés par les nouveaux venus. Nourrir les riches pourrait bien finalement revenir à affamer les pauvres…

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