15/04/2009 à 12h:38 Par Abdelaziz Barrouhi, à Tunis
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Audiovisuel : restructuration en chaîne Audiovisuel : restructuration en chaîne

La fin du monopole d’État en matière de radiotélévision se poursuit, ouvrant une brèche dans laquelle n’ont pas manqué de s’engouffrer plusieurs groupes privés.

L’année 2009 s’annonce comme celle de l’ouverture et de la modernisation du paysage audiovisuel tunisien. En matière de télévision, la fin de l’année sera marquée par la mise en service de la télévision numérique terrestre (TNT) via la chaîne publique TV7, une première au Maghreb. Surtout, le 20 mars, le président Zine el-Abidine Ben Ali a annoncé l’octroi au groupe de communication Karoui & Karoui World (K & K World) une licence pour lancer une chaîne de télévision généraliste, Nessma TV, qui prendra le relais de la chaîne musicale du même nom, qui émettait jusque-là depuis la France. La Tunisie devient ainsi le premier pays maghrébin à compter deux télévisions privées, la première étant Hannibal TV, opérationnelle depuis 2005 et qui a lancé en 2008 deux autres chaînes, thématiques celles-là (Hannibal Orient et Hannibal el-Ferdaws). Dans le monde arabe, outre la Tunisie, seuls l’Égypte et le Liban comptent des chaînes privées, auxquelles on pourrait, à la limite, ajouter celle de Seif el-Islam Kaddafi, le fils du « Guide » libyen.

Par l’octroi d’une licence à Nessma TV, la Tunisie introduit dans son paysage médiatique un partenaire étranger leader des diffuseurs européens : Mediaset. Contrôlé par la famille de Silvio Berlusconi, le groupe italien est, depuis 2008, actionnaire dans K & K World à hauteur de 25 % (d’un capital porté à 25 millions de dollars). Là aussi, c’est une première maghrébine. Autre partenaire expérimenté : le Franco-Tunisien Tarak Ben Ammar, un grand nom de la production cinématographique mondiale, dont la société, Quinta Communications, est aussi actionnaire à hauteur de 25 %. À ces partenariats s’ajoutent l’apport financier de Delta Partners (Dubaï), qui a acquis 15 % du capital fin 2007, et le savoir-faire des frères Nebil et Ghazi Karoui, qui demeurent les plus gros actionnaires. Si bien que l’avenir de Nessma TV, dont on a un avant-goût des nouveaux programmes depuis le 5 avril avec les droits de diffusion en clair et en direct des matchs de football de l’Olympique de Marseille pour trois saisons consécutives, s’annonce prometteur. « Nous sommes une chaîne maghrébine qui vise les 90 millions d’habitants au sud de la Méditerranée et la communauté expatriée en Europe », a déclaré à Jeune Afrique Nebil Karoui, président de K & K World, qui dispose d’un studio de 500 m2 à Radès et qui est en train d’en construire un autre de 1 200 m2 à Gammarth, dans la banlieue nord de Tunis. 

« Bartering » gagnant

La restructuration du secteur télévisuel, que l’on peut assimiler à une privatisation des activités autres que le métier principal de diffuseur, touche aussi les deux chaînes publiques, qui mènent une politique systématique de sous-traitance ouverte à toute entreprise privée, pourvu qu’elle soit spécialisée. Dans la pratique, il faut avoir de gros moyens pour appliquer la formule en vigueur dite de « bartering », qui consiste pour une entreprise privée à produire et à financer à 100 % des émissions prêtes à diffuser en échange d’espaces publicitaires. Pour le moment, c’est Cactus Prod qui pratique cette formule, devenant le fournisseur principal des stations publiques TV7 et Canal 21 en programmes de divertissement, dont les principaux sont des répliques d’émissions dont les droits ont été rachetés auprès de producteurs européens. La firme, adossée au puissant groupe Karthago de l’homme d’affaires Belhassen Trabelsi, s’est dotée d’un studio de 3 500 m2 à Utique (à 40 km de Tunis), où elle tourne des émissions et des feuilletons grand public, comme la série Mektoub, diffusée pendant le dernier mois de ramadan et dont la suite est en cours de tournage. Les quatre émissions de Cactus Prod actuellement programmées sont Ahna hakka (équivalent de Une famille en or), Andi ma enkollek (Y a que la vérité qui compte), Al hak maak (Sans aucun doute) et Sofiene Show, destinée aux plus jeunes. « Nos émissions passent en prime time sur TV7 quatre jours par semaine, ce qui a permis à la chaîne publique de reprendre la tête de l’audimat devant la concurrence (Hannibal TV) », se félicite Kaïs Chekir, directeur chez Cactus Prod.

Le démantèlement du monopole étatique en matière de radio intéresse aussi les chefs d’entreprise. Cela a commencé par Mosaïque FM, lancée dans le Grand Tunis par un groupe d’hommes d’affaires réunis autour de Belhassen Trabelsi et qui connaît un grand succès commercial. Un exemple suivi par l’homme d’affaires Neji Mhiri, qui a lancé Radio Jawhara FM dans la région de Sousse, et par Sakhr el-Materi, qui a développé le réseau de la radio Zitouna, spécialisée dans les émissions à caractère religieux.

Pluralisme de chaînes ne signifie pas pour autant pluralisme des opinions, d’autant que le flou juridique actuel laisse à penser que les licences de chaînes de télévision privées sont délivrées de manière régalienne. Mais, déjà, la concurrence est en train de faire reculer la langue de bois qui caractérisait jusque-là les médias officiels. Cela est perceptible dans les émissions de télé-réalité, aussi bien sur Hannibal que sur TV7. Si l’évocation de sujets politiques demeure taboue, les débats sur des questions de la vie de tous les jours se multiplient. À tel point qu’un excès de sensationnalisme a amené le président Ben Ali à intervenir, le 20 mars, pour appeler au respect des règles déontologiques de la profession, de l’honneur et de la réputation des personnes (voir J.A. n° 2516). Avant de revenir sur le sujet le 4 avril en déclarant que « la critique loyale qui ne porte pas atteinte à l’honneur des gens, qui a pour but la quête de la vérité et qui cherche à servir l’intérêt général est acceptable. Nous l’encourageons et encourageons à y réagir, quitte à corriger les faits, le cas échéant, et à susciter le débat à ce sujet, si nécessaire, de manière à consacrer le droit à la liberté d’informer et le climat démocratique civilisé que nous voulons pour notre pays. » Deux jours après, et comme pour appuyer ces propos présidentiels, une émission sur TV7 produite par Cactus a mis l’administration sur la sellette. 

Un « bouquet » en projet

La restructuration du paysage audiovisuel est également motivée par le souci de faire face à la concurrence des chaînes satellitaires, notamment arabes, et de préserver la chasse gardée territoriale des médias locaux. Plus de cinq cents chaînes arabes arrosent la Tunisie, et l’on estime que ce nombre va aller croissant puisque les satellites Arabsat et Nilesat sont en train de programmer une augmentation de leurs capacités. La politique du gouvernement consiste donc à sauvegarder l’audimat des chaînes nationales. D’où l’introduction du pluralisme et de la concurrence entre stations nationales de manière à permettre aux téléspectateurs de « zapper tunisien ». Deux tiers des téléspectateurs tunisiens ont ainsi été « fixés » sur les ­chaînes locales.

TV7 pourra émettre, dès la fin de 2009, à partir de la nouvelle maison de la télévision totalement équipée pour la haute définition, notamment à l’occasion du Mondial 2010. Pour offrir un choix encore plus large, le gouvernement envisage ensuite de constituer un « bouquet » de douze chaînes, dont les deux publiques et les deux privées, auxquelles s’ajouteront des chaînes privées, généralistes ou non. C’est pourquoi une législation est en préparation pour que tous les téléviseurs produits et/ou importés soient équipés pour recevoir la TNT, la plupart des trois millions de postes en usage ne l’étant pas. Ainsi, les Tunisiens pourront non seulement profiter de la haute définition, mais seront aussi moins nombreux à se détourner de la culture sociale et politique locale. 

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