01/04/2009 à 15h:17 Par Abdourahmane Gueye
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article

Victime sénégalaise de Hissein Habré

L’ex-président du Tchad Hissein Habré a ruiné ma vie. De passage à N’Djamena en 1987 dans le cadre d’un voyage d’affaires, j’ai été victime de la barbarie de sa police politique. Ses hommes m’ont volé, puis ils m’ont jeté dans un cachot surpeuplé, sans aucune raison. J’y suis resté dix mois dans des conditions inhumaines et je n’ai dû mon salut qu’à l’intervention du khalife général des Mourides, ma confrérie, et à mon président Abdou Diouf, qui est personnellement intervenu auprès de Habré pour exiger ma libération et celle de Demba Gaye, mon collègue sénégalais qui m’accompagnait. Hélas, ce dernier est mort en prison, victime des mauvais traitements qu’on lui a infligés.

Mon histoire est presque banale pour mes frères tchadiens qui ont survécu aux massacres organisés par Hissein Habré. Les archives de la police politique, la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), retrouvées par Human Rights Watch, révèlent l’identité de 1 208 personnes décédées en détention comme Demba et de 12 321 personnes maltraitées comme moi. Dans ces documents sont même inscrits la date et le lieu de notre arrestation et de ma libération. Le certificat de décès de Demba a également été retrouvé. La sœur de celui-ci, Satta Gaye, ainsi que douze victimes tchadiennes et moi-même avons déposé plainte en septembre 2008 contre Habré. Nous attendons toujours le début de l’instruction.

 

L’impunité nous concerne tous et nos dirigeants doivent répondre de leurs actes. C’est dans cet esprit que l’Union africaine, en 2006, a donné mandat au Sénégal de faire juger Habré « au nom de l’Afrique ». Aujourd’hui, je suis profondément déçu de l’attitude de nos autorités qui, six mois après le dépôt de notre plainte – et dix-huit ans après l’arrivée au Sénégal de Habré – relève du déni de justice. Alors que tout est en place pour que l’ex-dictateur s’explique devant un tribunal, les autorités ont soudainement annoncé qu’elles paralyseraient la justice tant que l’intégralité des fonds nécessaires au financement du procès, fixé à la somme exorbitante de 18 milliards de F CFA, ne leur serait pas versée. Pis, le président sénégalais Abdoulaye Wade a même menacé le 3 février d’expulser Habré vers le Tchad ou de le remettre au président de l’Union africaine s’il n’obtenait pas satisfaction rapidement. Pourtant, l’Union européenne, la France, la Belgique, la Suisse et les Pays-Bas sont prêts à soutenir le Sénégal ; ils attendent simplement un budget « crédible ». Le Tchad cherche même à remettre 2 milliards de F CFA au Sénégal, mais celui-ci ne prend même pas la peine de lui répondre ! Dès lors, comment ne pas douter de la bonne volonté du gouvernement sénégalais ?

La Belgique, elle, n’a pas abandonné ses citoyens belges d’origine tchadienne ni les victimes tchadiennes qui ont déposé plainte à Bruxelles contre Habré en 2001. Après quatre années d’enquête approfondie, dont une mission au Tchad, un juge belge a inculpé Habré en 2005 pour « crimes contre l’humanité, crimes de guerre et actes de torture », et la Belgique a demandé son extradition. Depuis, les autorités belges attendent que le Sénégal se conforme à la Convention internationale contre la torture, qui stipule que tout accusé de crimes de torture doit être jugé ou extradé.

 

Pour sortir de l’impasse, la Belgique – que nous remercions pour son acte courageux – a saisi en février la Cour internationale de justice (CIJ), l’organe judiciaire principal de l’ONU, pour qu’elle ordonne à notre pays de conduire Habré devant un juge, à Dakar ou à Bruxelles. Du 6 au 8 avril, elle examinera les arguments des parties sur les demandes conservatoires formulées par la Belgique – c’est-à-dire sur l’éventuelle obligation du Sénégal de garder Habré sur son sol jusqu’à la fin de la procédure. Mais les soutiens de l’ex-dictateur tchadien – et il en a beaucoup puisqu’il est parti du Tchad en vidant les caisses du Trésor public – ont déjà commencé à dénigrer la Belgique en parlant de « colonialisme judiciaire ». Or la Belgique n’aurait certainement pas saisi la CIJ si le Sénégal avait respecté ses obligations de juger ou d’extrader !

Le Sénégal a maintenant une responsabilité historique : prouver que la justice africaine peut juger un dirigeant africain pour des crimes commis en Afrique contre des Africains. À l’heure où le président soudanais, Omar el-Béchir, est poursuivi par la Cour pénale internationale, la justice africaine doit se ressaisir. Le monde nous regarde. Le Sénégal ne doit pas devenir la honte du continent.

Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Article suivant :
Courrier des lecteurs

Article précédent :
Racisme et préjugés

Sénégal

Sénégal - Automobile : les concessionnaires ont le blues

Sénégal - Automobile : les concessionnaires ont le blues

Le président sénégalais Macky Sall a assoupli les restrictions à l'importation de véhicules d'occasion. Une mauvaise nouvelle pour la profession alors que le marché du neuf peine à [...]

Droits de l'homme en Afrique : progrès incertains au Nord, attentes pour le Sud

Amnesty International a rendu public, jeudi 24 mai, son rapport annuel sur l’état des droits de l’homme dans le monde. En ce qui concerne le continent africain, l’année 2011 a été[...]

Sénégal : des désirs à la réalité économique

Le nouveau gouvernement de Macky Sall pourra-t-il tenir ses engagements socio-économiques ? En avril déjà, Amadou Kane, le ministre de l'Économie, avait qualifié l'état des finances[...]

Sénégal : Abdoulaye Wade, un petit tour et puis revient... aux législatives

La retraite, très peu pour lui. Abdoulaye Wade a vite reconnu sa défaite à la présidentielle, mais le voici bien décidé à mener la bataille des législatives[...]

France-Afrique : Hollande et nous

Le nouveau président français François Hollande connaît très mal le continent. Va-t-il y mener une autre politique que son prédécesseur ? Pas fondamentalement. Un changement de style[...]

Guinée-Bissau : petit pays, grandes manoeuvres

La Cedeao, Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, goûtait peu la percée angolaise dans la région. Elle pourrait finir par s'accommoder du putsch du 12 avril  en[...]

Sénégal : Jules Bocandé, le Lion est mort

Au Sénégal, c'est un hommage national qui a été rendu, les 15 et 16 mai, à Jules Bocandé, ancienne star du football africain.[...]

France - Afrique : le PS ne manque pas d'amis !

Il y a ceux qui avaient fait le déplacement à Paris et ceux qui ont envoyé leurs félicitations depuis le continent. Par les canaux officiels, ou pas, la classe politique africaine n'a pas manqué[...]

Armée française en Afrique : renégociation des accords de défense, rompre avec la "Françafrique"

Le 18 avril, Paris a finalisé la remise à plat des accords militaires passés avec ses anciennes colonies. Au final, des bases moins nombreuses et des effectifs réduits. L'essentiel, c'est de se[...]

Football : De Dakar à Ziguinchor, le Sénégal pleure Jules François Bocandé

"Un lion." "Un digne fils du Sénégal." C’est en ces termes que le président sénégalais Macky Sall a rendu hommage, mardi 15 mai, au stade Demba Diop de Dakar, devant[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers