31/03/2009 à 10h:37 Par Propos recueillis par Tirthankar Chanda
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Cahiers d'un retour au Maghreb natal Cahiers d'un retour au Maghreb natal

Leïla Sebbar et Tahar Ben Jelloun évoquent chacun dans leur dernier roman la question de la retraite des travailleurs maghrébins émigrés. Et leurs difficultés à vivre de nouveau dans leur pays d’origine.

Dans leurs derniers romans, Mon cher fils et Au pays, Leïla Sebbar et Tahar Ben Jelloun rendent tous deux hommage aux chibanis (« les cheveux blancs », en arabe), ces migrants maghrébins qui ont quitté leur terre natale à l’époque des Trente Glorieuses et découvrent aujourd’hui la retraite.

Pour sa thèse de doctorat en psychiatrie sociale, publiée en 1977 sous le titre La Plus Haute des Solitudes, Tahar Ben Jelloun avait recueilli des témoignages de travailleurs maghrébins immigrés en France. Plus de trente ans après, c’est par un récit de fiction poignant que le Prix Goncourt 1987 renoue avec ce sujet (voir encadré).

La Franco-Algérienne brosse elle aussi le portrait de ces vies condamnées à la solitude. Pour Leïla Sebbar, fille d’un instituteur communiste algérien et d’une mère française, le récit du retour au pays d’un retraité qui tente douloureusement de reprendre possession de sa vie dispersée entre les deux rives participe également de sa propre quête identitaire de femme de l’« entre-deux », étrangère à elle-même et heureuse de l’être. Interview.

 

Jeune Afrique : Votre nouveau roman, Mon cher fils, s’ouvre sur l’impossible dialogue entre un père et un fils. Comment en sont-ils ­arrivés là ?

LEÏLA SEBBAR : Dans la société maghrébine, la relation père-fils est très codifiée, beaucoup plus qu’en Occident. S’agissant de mes personnages qui vivent en France, leurs rapports intergénérationnels sont troublés par l’exil, par la superposition chaotique des codes de comportement. Les enfants ont grandi en France, dans une situation sociale défavorisée. Le père, analphabète, ouvrier pendant trente ans dans l’usine-forteresse de Boulogne-Billancourt, n’a jamais réussi à leur parler. Ni à leur transmettre ses valeurs.

 

Ni à leur manifester son affection…

La communication est totalement bloquée. La situation est d’autant plus difficile que le père est revenu vivre à Alger, loin de sa famille. Il sait que Tahar, son fils, court un très grave danger. Il doit agir. Il entreprend alors de lui écrire, avec l’aide d’une écrivaine publique, une jeune femme prénommée Alma. Entre les deux s’établit une relation de confiance qui pousse l’homme à parler. Alma sert à la fois d’intercesseur entre le père et le fils, mais aussi de psychothérapeute qui va aider le vieil homme à parler, à suturer la plaie ouverte par l’exil et le déracinement.

 

Les enfants sont plus proches de leur mère. Est-ce que dans les milieux maghrébins la communication mère-enfant est plus facile ?

Oui, sans doute. Surtout pour les filles. Mais la transmission ne se fait pas seulement de mère à fille, elle s’effectue aussi de fille à mère. Parce qu’elles sont instruites, parce qu’elles sont allées à l’université, parce qu’elles ont lu, les filles réfléchissent avec leur mère, instaurant des relations qui ne sont plus fondées sur l’autorité, mais sur l’échange et la complicité. Les filles aident leur mère à s’émanciper de la tutelle de la tradition et du patriarcat.

 

Êtes-vous une écrivaine féministe ?

En général, les femmes que je mets en scène sont libres et rebelles. Je ne me définis pas pour autant comme une écrivaine féministe. Je suis une citoyenne féministe dans la mesure où je pense que tous, hommes et femmes, doivent être favorables à l’égalité des droits. En tant que romancière, je n’ai pas à défendre de thèses, je me contente de raconter des histoires.

 

L’autre aspect de votre écriture, c’est votre nostalgie algérienne. Peut-on parler d’une écriture de deuil, liée à votre départ d’Algérie lorsque vous aviez 18 ans ?

Non, l’histoire de l’Algérie avec la France n’est pas une histoire de deuil mais, au contraire, de vie. Certes, il y a eu séparation entre les deux peuples. Certes, les séparations peuvent être meurtrières, mais celle-ci a été féconde pour moi car elle est faite de correspondances, de rapprochements entre l’Algérie et la France, entre l’Orient musulman et l’Occident chrétien et laïque. J’y ai puisé mon inspiration, sauf au début de mon installation en France, lorsque j’avais complètement occulté l’Algérie. Mais l’Algérie a toujours été là parce qu’elle fait partie de mon être le plus profond.

 

Écrivaine algérienne, écrivaine française ?

Je suis une écrivaine française. Dans l’Algérie coloniale, tout enfant né d’un parent français était considéré comme français. Par conséquent, je suis une citoyenne française, mais avec une histoire particulière. Et c’est cette histoire qui fait que je suis devenue écrivaine. C’est, sans doute, à cause de mon particularisme qui est la matière de mes livres qu’on a du mal à les classer. Mes romans appartiennent aussi bien à la littérature française qu’au champ algérien.

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