La longue marche des talibans

24/02/2009 à 14h:00 Par James Lamont et Farhan Bokhari
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La longue marche des talibans La longue marche des talibans

De la frontière afghane à la vallée de Swat, les djihadistes progressent partout. La nouvelle administration américaine s’en inquiète. Elle n’a assurément pas tort.

En débarquant à Islamabad, le 8 février, Richard Holbrooke, l’émissaire spécial de Barack Obama au Pakistan et en Afghanistan, s’est sûrement posé la question : comment aider ce pays à renouer avec les idéaux qui présidèrent à sa création, en 1948 ? Quelques jours auparavant, le président américain avait donné par avance le ton de la visite en invitant fermement le gouvernement pakistanais à lutter plus efficacement contre les bases d’Al-Qaïda sur son territoire : « Il n’est pas acceptable d’offrir asile à des gens qui, en toute impunité, tuent des hommes innocents, des femmes et des enfants… »

L’Asie méridionale, et le Pakistan en premier lieu, est l’une des priorités de la nouvelle administration. Comment préserver ce pays, où les institutions fonctionnent et où la population est majoritairement modérée, d’une dérive « à l’afghane » ? Le renforcement des talibans de part et d’autre de la frontière a de graves conséquences stratégiques pour les États-Unis, dont le contingent en Afghanistan va être renforcé de 30 000 hommes dans le courant de l’année.

Pour le Pakistan, la lutte contre les religieux extrémistes est une question de survie. La guerre en Afghanistan a franchi la frontière et provoqué dans le pays voisin une « talibanisation » des laissés-pour-compte du développement. Les États-Unis multiplient les attaques contre les bases d’Al-Qaïda – ou supposées telles. Au grand dam des responsables pakistanais, qui savent bien que ces frappes aveugles ne font que renforcer l’antiaméricanisme et l’extrémisme.

Holbrooke va donc tenter d’enrayer la dégradation des relations américano-pakistanaises. Souvent présenté comme un « bulldozer diplomatique », il pourrait adopter une approche plus dure que celle de l’administration Bush, laquelle s’est trop souvent contentée de ses liens privilégiés avec l’ancien président Pervez Musharraf et a complètement échoué à combattre l’antiaméricanisme (celui-ci repose avant tout sur l’idée que l’Inde est le véritable partenaire de l’Amérique, quand le Pakistan n’en est que le bras armé dans la lutte contre Al-Qaïda).

Dans un premier temps, il va devoir évaluer avec soin la situation dans ce pays rebelle et imprévisible. Trois jours avant son arrivée, un tribunal pakistanais a infligé un camouflet à l’Occident en levant l’assignation à résidence visant Abdul Qader Khan, le père de la bombe pakistanaise, accusé d’avoir vendu des technologies nucléaires à l’Iran, à la Corée du Nord et à la Libye.

 

Exercice d’équilibrisme

Dans le collimateur de l’Occident, en conflit avec ses voisins et divisé sur le plan intérieur, le Pakistan est donc contraint à un périlleux exercice d’équilibrisme. « Il s’avance jusqu’au bord du précipice, mais finit toujours par se rattraper », estime un diplomate. Son gouvernement attend de Holbrooke qu’il lui montre la voie à suivre pour regagner le terrain perdu, et pas seulement dans les régions frontalières où les combats avec Al-Qaïda font rage. Le Baluchistan, les zones tribales du Nord-Ouest et la vallée de Swat sont largement passés sous le contrôle d’un ennemi sans visage : les talibans. Les journaux regorgent d’histoires macabres, où il n’est question que de terreur, de bombes et de décapitations.

Dans les cercles gouvernementaux et diplomatiques, on s’interroge : les régions frontalières de l’Afghanistan sont-elles définitivement perdues ou peuvent-elles encore être disputées ? La population prend peu à peu conscience de cet encerclement. Fin janvier, à Lahore, des manifestants ont protesté contre la perte de la vallée de Swat, cet ex-paradis touristique à trois heures de route d’Islamabad.

La terreur n’est plus confinée aux régions reculées et gagne peu à peu les villes. Les extrémistes démontrent tous les jours qu’ils sont capables de frapper à Islamabad, Rawalpindi, Lahore ou Karachi. Voire d’assassiner un responsable politique comme Benazir Bhutto.

Ishrat-Ul Ebad Khan, le gouverneur du Sindh, explique que Karachi, la capitale de cette province du Sud, est infiltrée par les talibans. Lesquels financent leurs opérations par diverses activités criminelles. À l’en croire, le Pakistan ne parviendra pas à combattre les extrémistes tant que la population n’aura pas pris conscience de la gravité de la menace. « Nous ne pouvons nous offrir le luxe de toute cette agitation. À défaut de stabilité, comment continuer le combat ? »

Le gouvernement civil se plaint amèrement de l’insuffisance de l’aide financière internationale, et singulièrement américaine. Pour lui, la poursuite des opérations militaires contre les insurgés doit impérativement s’accompagner d’une vraie politique d’aide au développement. « J’exhorte le monde, et en particulier Barack Obama, à s’attaquer aux vrais problèmes, c’est-à-dire à l’économie. Les Américains sont certes durement touchés par la crise, mais quand on prétend combattre le terrorisme, il faut en payer le prix », estime le Premier ministre, Youssouf Raza Gilani.

Mais les responsables américains ont beau jeu de rappeler que les 11 milliards de dollars versés par l’administration Bush ont davantage été consacrés au renforcement des capacités militaires contre l’Inde qu’à la lutte contre les djihadistes. Une nouvelle loi devrait être prochainement soumise au Congrès. Si elle est adoptée, le montant de l’aide civile au Pakistan sera porté à 1,5 milliard de dollars par an. Mais l’assistance militaire et les ventes d’armes devraient être, à l’avenir, conditionnées à des avancées réelles dans la lutte contre Al-Qaïda et les talibans.

 

Volonté politique

L’an dernier, le FMI a déjà alloué au Pakistan une aide de 7,6 milliards de dollars, qui a permis de redresser la balance des paiements, de freiner l’hémorragie de devises et de réduire le risque d’insolvabilité. Mais cela ne suffira pas à vaincre les insurgés. L’essentiel, c’est la volonté politique. Or de nombreux analystes croient déceler au sein du gouvernement, de l’armée et de la société civile une certaine réticence à affronter l’ennemi. « La société civile n’est pas encore prête à un combat sans merci contre les djihadistes. Tant que cela ne sera pas le cas, rien ne sera résolu. » écrit K. Subrah­manyam, un spécialiste des questions stratégiques, dans l’Indian Times.

Dans l’immédiat, Richard Holbrooke va devoir se concentrer sur la menace qui pèse sur la vallée de Swat autant que sur la traque des combattants d’Al-Qaïda dans les régions frontalières. « Swat est un test. Si les autorités parviennent à l’emporter sur les djihadistes qui s’y trouvent, peut-être pourront-elles s’attaquer aux autres groupes avec des chances de succès », commente l’analyste Hasan-Askari Rizvi.

Mais le temps est compté. La capture, début février, de trente soldats et policiers dans la vallée de Swat le montre : le Pakistan est en équilibre précaire. Il peut très vite basculer dans la théocratie.

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