09/02/2009 à 16h:59 Par Cheikh Yérim Seck, envoyé spécial à Addis-Abeb
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Au secours, Kaddafi arrive ! Au secours, Kaddafi arrive !

Réunis du 1er au 4 février à Addis-Abeba, les chefs d’État du continent ont confié pour un an la présidence de l’organisation au « Guide » libyen. À leurs risques et périls. Seule certitude, la personnalité du nouvel élu est loin de faire l’unanimité parmi ses pairs.

« Mouammar Kaddafi, Guide de la Jamahiriya arabe libyenne, roi des rois traditionnels d’Afrique » : tel est désormais le titre que l’on doit attribuer à l’homme fort de Tripoli, comme l’exige un document remis par le protocole libyen aux autorités éthiopiennes à la veille du 12e sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine (UA). Il convient d’y ajouter « roi d’Afrique » depuis son élection à la présidence en exercice de l’UA, le 2 février. Après un putsch raté orchestré par quelques pays d’Afrique australe (Lesotho, Malawi, Botswana…), qui ont tenté jusqu’à la dernière minute d’empêcher son sacre, Kaddafi hérite finalement de cette fonction suprême, non sans avoir multiplié coups d’éclat et bouffonneries folkloriques.

Arrivé au Centre international de conférences d’Addis-Abeba escorté de sept « rois » aux costumes traditionnels chamarrés, couverts d’or et de bronze, il a cédé la place indiquée par l’écriteau « Libye » à son Monsieur Afrique, Ali Triki, pour s’installer au pied du podium, devant ses pairs, seul, entouré de sa suite royale.

L’image, qui a rappelé à certains l’Afrique d’Idi Amin Dada et de Mengistu Haïlé Mariam, tranche avec les idéaux démocratiques proclamés par l’Acte constitutif de l’UA. Kaddafi n’en a cure, qui, au cours du huis clos où ses pairs l’ont porté à la tête de l’organisation, s’est laissé aller à un autre caprice de monarque. Alors que l’atmosphère était lourde – beaucoup de chefs d’État étant hostiles à sa désignation bien qu’ils se soient abstenus de le manifester –, il a lancé, pince-sans-rire : « Je n’aime pas les écouteurs de cette salle. Ils ne couvrent qu’une seule oreille. J’en ai emmené de plus confortables. Puis-je vous les distribuer ? » Confidence à J.A. d’un des chefs d’État présents au huis clos : « Les collègues étaient tellement exaspérés que nul n’a répliqué. Les travaux ont continué comme si de rien n’était. »

Adoubé à l’unanimité – par des applaudissements toutefois peu nourris qui font office de vote –, Kaddafi a commencé son mandat par imposer à ses pairs un spectacle digne du roi Pétaud. Devant une assemblée de chefs d’État, il a donné la parole à « Sa Majesté » Tchiffi Zié Jean Gervais, chef des chefs krous de Côte d’Ivoire, qui a introduit Djigla Toy Kpodegbé, roi d’Allada, au Bénin, pour « dire au président de l’Afrique ce que les peuples du continent attendent de lui ». Ambiance.

Visiblement agacé par les envolées fantasques du « roi des rois », le président ougandais, Yoweri Museveni, a multiplié les phrases assassines qui ont fait mouche tout au long du sommet. « La souveraineté de mon pays est à Kampala et non à Addis-Abeba », a-t-il asséné, dès le 1er février, à Kaddafi, qui s’activait à mettre en place un gouvernement de l’union, soutenu par ses homologues sénégalais Abdoulaye Wade, béninois Yayi Boni, et tchadien Idriss Déby Itno.

Le lendemain, irrité par la parade des « rois » sur les allées du Centre de conférences, il a tonné : « S’il y a un seul Ougandais parmi ces escrocs, je le flanquerai en prison dès son retour au pays. » Le 3 février, alors que la conférence plénière des chefs d’État entendait le ministre britannique Mark Malloch Brown, Museveni a pris la parole : « C’est bien que vous invitiez Jean Ping, le président de la commission de l’UA, au prochain sommet du G20 qui se tiendra à Londres. Mais il faut également inviter Mouammar Kaddafi. Après tout, nous l’avons élu. Il faut toutefois qu’il soit accompagné de notre collègue tanzanien, Jakaya Kikwete, et du Premier ministre éthiopien, Mélès Zenawi, pour veiller à ce qu’il ne développe pas ses idées propres devant le G20 mais bien celles de l’UA. » Avant de terminer par une attaque frontale, quelques minutes avant minuit, alors qu’un blocage entre les partisans et les opposants à la création d’une « Autorité de l’union » retenait encore les chefs d’État au Centre de conférences : « Les Africains sont polis mais ont droit à votre respect, mon colonel ! » Crime de lèse-Kaddafi !

Les signes de défiance à l’égard du « roi d’Afrique » ne se limitent pas à ces incidents. Réunis le 30 janvier au chevet de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (Ceeac), le Gabonais Omar Bongo Ondimba, le Congolais Denis Sassou Nguesso, le Centrafricain François Bozizé et le Camerounais Paul Biya semblaient s’être donné le mot pour bouder le sacre. Comme bien d’autres de leurs homologues.

Condamné à s’entourer d’une cour dégarnie, Kaddafi va devoir régner sans gouvernement. Le projet de création d’un « gouvernement de l’union », qu’il a porté à coups de millions de pétrodollars, a fait long feu. Ses réunions répétées avec Wade, Yayi et Déby sous sa tente plantée dans la cour de l’hôtel Sheraton n’ont pas produit l’effet escompté. Le quatuor a péniblement arraché le principe de la création d’une « Autorité de l’union » au sein de laquelle les commissaires actuels de l’UA vont se muer non pas en ministres mais en secrétaires. Museveni, Zenawi et le président intérimaire d’Afrique du Sud, Kgalema Motlanthe, ont exigé que cette réforme passe par une modification de l’Acte constitutif de l’UA, donc par de nouvelles ratifications par les Parlements nationaux. Le mandat de Kaddafi à la tête de l’UA aura tout le temps d’expirer avant que la transformation de la commission ne devienne une réalité.

Celui que les chefs traditionnels surnomment « Malik al-Muluk » (« le roi des rois », un des attributs de Dieu dans le Coran) peine décidément à devenir prophète en son continent.

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