27/01/2009 à 14h:28 Par Clarisse Bouillet
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Marguerite Abouet Marguerite Abouet

Primée au festival d’Angoulême 2006, l’auteure, née à Abidjan, de la bande dessinée Aya de Yopougon connaît en France un succès éclatant.

Marguerite Abouet a beau vivre à Paris depuis un quart de siècle, elle reste habitée par ses souvenirs d’Abidjan, où elle est née il y a trente-sept ans. Des souvenirs d’une enfance heureuse passée à Yopougon, un quartier populaire de la capitale économique ivoirienne à propos duquel elle regorge d’anecdotes cocasses. Associée au dessinateur Clément Oubrerie, elle les a mises en images pour créer la bande dessinée Aya de Yopougon. Éditées par Gallimard, les chroniques hilarantes de cette teenager ivoirienne, dont le quatrième tome vient de sortir1, ont été maintes fois primées, vendues à plus de 140 000 exemplaires et traduites en plusieurs langues. « Aya, c’est un peu notre Tintin à nous ! » lance Marguerite.

 

La jeune auteure vit aujourd’hui dans une belle maison à Noisy-le-Sec, dans la banlieue est de Paris, avec son mari et Jules, son fils de 2 ans. Elle n’a toujours pas vraiment compris le succès aussi soudain qu’inattendu de sa première BD. « C’est d’autant plus étonnant que je ne suis pas une littéraire, explique-t-elle, modeste. Mon truc, c’est l’oral. J’ai toujours entendu mes grands-parents nous raconter des histoires, j’ai été bercée par ça. »

Il suffit de l’écouter pour s’en convaincre : Marguerite est une conteuse née, qui a l’art de transformer la moindre anecdote en saynète amusante. Il faut l’entendre raconter comment, fraîchement débarquée de Côte d’Ivoire, elle fut, à cause de sa coupe de cheveux, baptisée « Tour Eiffel » par ses camarades de collège !

Avec son frère, elle est arrivée en France en 1983, envoyée par ses parents chez un grand-oncle établi à Paris. De ce « déchirement », elle préfère ne conserver que les moments drôles. Comme le dit l’un de ses personnages, « le découragement n’est pas ivoirien »… Du courage et de la ténacité, il lui en a fallu quand, à 17 ans, elle s’est retrouvée seule avec son frère, sans papiers, son grand-oncle, malade, étant retourné vivre en Afrique.

Après avoir passé son bac, la jeune femme multiplie les petits boulots : nounou, serveuse, opératrice de saisie, etc., tout en faisant le siège de la préfecture pour obtenir un permis de séjour. C’est alors que naît chez elle l’envie d’écrire : « Un soir, ma vieille télé a explosé, alors, pour me distraire, j’ai pris un crayon et je me suis assise devant une feuille blanche », raconte-t-elle en riant. La réalité est moins gaie. Comme elle finit par le reconnaître, elle a eu besoin de cette « thérapie » pour « ne pas devenir folle entre les quatre murs de[sa] chambre ».

Marguerite rédige pour elle seule des histoires qui parlent de sa vie parisienne et de la ville où elle a passé les douze premières années de sa vie. À l’époque, raconte-t-elle, Yopougon était un quartier tout neuf, le royaume des classes moyennes : « Mon père était chef des ventes dans l’entreprise Sidema, ma mère directrice chez Singer. Les enfants jouaient dans la rue, tout le monde se connaissait, il y avait une grande solidarité. Je me suis dit qu’il fallait écrire tout ça pour ne pas l’oublier. »

Longtemps, les carnets de Marguerite la suivent dans ses multiples déménagements. Mais personne n’a l’occasion de les lire. Ce n’est que quelques années plus tard, alors qu’elle a depuis longtemps arrêté d’écrire, que l’envie lui vient d’exploiter ses souvenirs couchés sur le papier.

Nous sommes en 2004. Marguerite, qui a enfin été autorisée à séjourner en France, a suivi une formation en droit et trouvé un poste d’assistante juridique dans un cabinet d’avocats. Elle aime son métier, mais l’exemple de Clément Oubrerie, un ami proche qui illustre des histoires pour enfants, lui donne des idées. L’envie de reprendre la plume la démange… Elle propose donc à Oubrerie un texte sur ses souvenirs d’enfance, qu’il accepte d’illustrer. De leur collaboration naissent bientôt quelques pages d’un projet qui enthousiasme les dirigeants de Gallimard, la plus illustre maison d’édition française, qui s’apprête à créer une collection de bandes dessinées.

C’est ainsi que débutent les aventures d’Aya, qui vit à Yopougon entourée de parents et d’amis qui ne pensent qu’à aller au maquis (bar), à enjailler (séduire) les filles et les garçons et se retrouvent sans cesse dans des histoires abramalaires (compliquées) ! Librement inspirée des souvenirs de Marguerite, Aya est une ode très réaliste au quartier de son enfance, à grand renfort de nouchi, argot typiquement ivoirien, dans un décor saisi sur place par Clément Oubrerie. Bien sûr, le tableau est aussi quelque peu idéalisé. Dans le Yopougon de la jeune femme, cette « conteuse optimiste », tout finit toujours dans l’humour et la bonne humeur…

 

Le premier volume d’Aya paraît en 2005. Quelques mois plus tard, il est sélectionné pour le prix du meilleur premier album au festival d’Angoulême, la référence en la matière. Membre du comité de sélection, Nicolas Finet se souvient : « Il y avait un vrai talent dans cette BD : le brio graphique de Clément Oubrerie, mais aussi la fraîcheur du scénario… Cela changeait agréablement des autres bandes dessinées consacrées à l’Afrique. Marguerite Abouet a trouvé un ton original. »

À la grande surprise de celle-ci, Aya obtient le prix. Le jour de la cérémonie, elle se souvient « être restée assise sans comprendre pourquoi Clément voulait monter sur scène pour recevoir la récompense ». C’est le début d’une longue série de distinctions. Satisfait – on le serait à moins –, l’éditeur commande aux auteurs une suite.

Aujourd’hui, Marguerite prépare le cinquième tome des aventures d’Aya, mais aussi leur adaptation pour le cinéma. Parallèlement, elle travaille à une autre BD qui, cette fois, se passe à Paris. Et dont l’héroïne est blanche. « Rien à voir avec les Noirs, sourit-elle. Je sais aussi faire d’autres histoires ! » Elle qui s’obstine à se dire « non littéraire » a fait de l’écriture son métier.

Pourtant, quand on lui demande ce dont elle est le plus fière, elle répond que ce n’est pas d’Aya, ni même de Jules, son fils, mais « d’avoir fait venir en France [son] petit frère et [sa] petite sœur. La jeune femme soupire : « Yopougon a changé, il y a toujours la solidarité, l’ambiance, mais aussi beaucoup plus de pauvreté… »

Marguerite Abouet continue pourtant de s’y rendre régulièrement. Pour revoir ses parents, bien sûr, mais aussi pour promouvoir l’association Des livres pour tous2, qu’elle a créée à Paris, l’an dernier. L’objectif ? Ouvrir des bibliothèques dans les quartiers défavorisés des grandes villes africaines. Elle espère bien que la première verra le jour à Yopougon. Car, même à distance, elle reste une enfant du quartier et a fait sienne la vieille profession de foi de John Fitzgerald Kennedy : « Ne te demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, demande-toi ce que tu peux faire pour ton pays. »

 

1. Aya de Yopugon, tome 4, de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie, éd. Gallimard.

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