13/01/2009 à 12h:28 Par Leïla Slimani
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Des milliers d’Égyptiens se sont rassemblés, le 15 janvier 1971, à Assouan, pour assister à l’inauguration du haut barrage par le président Anouar al-Sadate et son invité d’honneur, le président de l’Union soviétique Nikolaï Podgorny. Fastueuse, la cérémonie est à l’image du gigantisme du projet. Dans les rues de la capitale du Sud, des dizaines de camionnettes diffusent des chansons populaires. Sur chaque réverbère flottent les drapeaux égyptiens et soudanais. Aux alentours de midi, sous un soleil de plomb, les deux chefs d’État se rendent au sommet du barrage, puis à l’entrée de la turbine électrique pour couper solennellement deux grands rubans verts. Facétieux, le président soviétique prononce quelques mots et conclut par l’expression arabe « Mabrouk ! ».

Au bord du lac qui doit servir de réservoir pour l’agriculture, Sadate et Podgorny dévoilent une plaque en l’honneur de l’ancien président égyptien Gamal Abdel Nasser. Dans son discours, son successeur rend un vibrant hommage à celui qu’il appelle le « symbole de la nation » et pour qui le barrage représentait « le symbole du pouvoir de la nation égyptienne ». Disparu quelques mois plus tôt, le 28 septembre 1970, Nasser est omni­présent. D’immenses portraits de lui trônent au sommet du barrage, rappelant qu’il a été le premier à croire en ce projet pharaonique. La date de l’inauguration elle-même n’a pas été choisie au hasard, puisque le leader panarabe aurait fêté ce jour-là son 53e anniversaire.

 

La cérémonie officielle terminée, un groupe de musiciens se met à jouer, tandis que de jeunes Égyptiennes lâchent dans le ciel des dizaines de colombes. Au milieu de la liesse populaire, les observateurs ne manquent pas de remarquer que des missiles SA-3 et des canons antiaériens soviétiques sont ostensiblement pointés vers le ciel, prêts à tirer en cas d’attaque, malgré le cessez-le-feu avec Israël.

Les banderoles qui coiffent le sommet de l’édifice portent, elles aussi, un message politique : « Les Soviétiques sont nos amis, pas les Américains. » Ces messages explicites font suite aux circonstances qui ont présidé au financement du barrage. En 1956, au moment où le projet est officiellement lancé, la Banque mondiale, les États-Unis et le Royaume-Uni promettent à Nasser de contribuer à la construction du barrage à hauteur de 268 millions de dollars. Mais quand ce dernier évoque la possibilité de lever aussi des fonds auprès de Moscou, le secrétaire d’État américain, John Foster Dulles, décide de revenir sur sa promesse. En pleine guerre froide, c’est donc l’Union soviétique qui devient le principal donateur. Elle allouera plus de 1 milliard de dollars et fournira 2 000 techniciens hautement qualifiés pour encadrer les 35 000 ouvriers égyptiens, dont plus de 200 périront durant les onze ans de travaux.

Ce gigantesque ouvrage – 42,7 millions de m3, 3 600 mètres de longueur et 980 d’épaisseur – est l’une des plus importantes réalisations du XXe siècle. D’une taille dix-sept fois supérieure à celle de la pyramide de Khéops, le barrage concrétise le rêve que nourrissaient déjà les pharaons : maîtriser le débit du Nil, le plus long fleuve du monde. Grâce à lui, les crues qui dévastaient chaque année des récoltes entières vont enfin être contrôlées. Le barrage permet par ailleurs au Soudan et à l’Égypte de bénéficier d’une colossale source d’énergie. Dès 1971, les turbines produisent à elles seules plus de la moitié de la consommation égyptienne et toute celle du Caire. 

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