31/12/2008 à 10h:52 Par Cheikh Yérim Seck
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En ironisant sur les rumeurs qui défraient régulièrement la chronique dakaroise, le représentant de la France a choqué une partie de l’opinion publique. Retour sur un incident révélateur d’une personnalité atypique.

« Au Sénégal, il est très difficile de garder des secrets. Tout le monde sait tout, ou tout le monde croit tout savoir, donc dit n’importe quoi. Et donc nous préférions dire les choses comme elles sont, le dire de façon transparente. » Comme il fallait s’y attendre, ces propos tenus le 10 décembre par Jean-Christophe Rufin, ambassadeur de France à Dakar, à l’occasion d’une cérémonie de signature d’un prêt de 125 millions d’euros avec le ministre sénégalais de l’Économie et des Finances, Abdoulaye Diop, ont heurté. Le 12 décembre, la septième vice-présidente du Sénat, Sokhna Dieng Mbacké, ex-directrice générale de la Radiotélévision sénégalaise (RTS), publie dans un quotidien dakarois une retentissante « lettre ouverte » titrée « Permettez, Excellence, un peu de respect », dans laquelle elle dénonce « ce jugement de valeur déplacé, choquant, voire méprisant et insultant ». Avant d’exiger des excuses publiques.

 

Le ton de la plaisanterieâ

L’émissaire français a immédiatement réagi en publiant un communiqué pour expliquer que son « propos liminaire, improvisé sur le ton de la plaisanterie » avait été « sorti de son contexte » pour « être utilisé contre [lui] ». Et l’ancien président d’Action contre la faim (ACF) de rappeler : « Le long combat que j’ai mené depuis vingt-cinq ans pour l’Afrique et le développement ne permet pas de me soupçonner du moindre mépris à l’égard de ce continent et de ses peuples. » Jean-Christophe Rufin ne s’est pas limité à cette seule clarification. Sentant la polémique enfler, il a pris les devants pour fournir des explications au Quai d’Orsay, son administration de tutelle, avant qu’elle ne lui en demande.

Si ses interlocuteurs se sont montrés sceptiques au plus fort de la polémique, ils ont fini par se laisser convaincre que la fièvre était passagère et qu’elle n’allait pas tarder à retomber. Pour ce faire, l’ambassadeur a assuré ses supérieurs qu’il a pris racine au Sénégal, où il compte beaucoup plus d’amis que de détracteurs. « Au cours de cette année, j’ai rencontré au moins quinze mille personnes, a-t-il argumenté. En dehors des nombreux invités aux festivités du 14 Juillet, j’ai reçu en ma résidence au moins mille personnes par mois : politiques, journalistes, hommes d’affaires, syndicalistes, acteurs de la société civile comme simples citoyens. Je n’ai aucun problème relationnel avec les Sénégalais. »

L’ambassadeur a été convoqué, le 15 décembre, par le Premier ministre, Hadjibou Soumaré. Au cours de leur entretien, au « ton amical » à en croire un proche collaborateur du chef du gouvernement, Rufin a « précisé » le sens de son propos et allégué que celui-ci a été dénaturé par les médias, avant de marteler son « respect pour les autorités et le peuple sénégalais ». En réponse, ajoute le même collaborateur, « Soumaré l’a assuré qu’il continuait à bénéficier de la confiance et du respect de l’État sénégalais, et lui a renouvelé son estime et son appui ».

Sorti revigoré de cet entretien, Jean-Christophe Rufin a confié à Jeune Afrique : « J’ai reçu des messages de soutien du chef de l’État sénégalais, Abdoulaye Wade, de son épouse, Viviane, du Premier ministre, du ministre de l’Intérieur, de son homologue du Tourisme, de bien d’autres membres du gouvernement et de nombreuses autres personnalités de tous bords. »

A-t-il tiré pour autant les leçons de cette sortie malheureuse ? Il semble que oui. Après avoir jusqu’à maintenant plus défendu sa position que formulé des regrets, Rufin concède à J.A. : « Je me suis peut-être mal exprimé. Mon propos était maladroit mais pas mal intentionné. Il a été exagéré, sorti de son contexte, généralisé et caricaturé. »

Nommé ambassadeur au Sénégal en juin 2007, dans un contexte lourd d’incertitudes pour les intérêts de la France au Sénégal (le groupe Bolloré venait de perdre la concession du terminal à conteneurs du port de Dakar au profit de Dubai Ports World), Rufin n’est pas le plus discret des représentants de l’Hexagone dans ce pays stratégique du pré carré français.

Compte tenu de son parcours personnel, il tranche avec le style du diplomate classique, réservé et prudent. Âgé de 56 ans, cet acteur engagé dans l’humanitaire et les relations Nord-Sud a un passé qui le dispose peu au silence : conseiller du secrétaire d’État chargé des Droits de l’homme en 1986, vice-président de Médecins sans frontières en 1991, conseiller pour les relations Nord-Sud du ministre de la Défense en 1993, administrateur de la Croix-Rouge française en 1995, président d’Action contre la faim en 2003…

 

Médecin, écrivain et immortel

Ce médecin de formation est aussi un écrivain à succès, récompensé, notamment, par le prix Goncourt en 2001. Élu à l’Académie française pour occuper le siège d’Henri Troyat, décédé le 2 mars 2007, il avait alors déclaré : « Je continue ma mission au Sénégal. Je ne vais pas lâcher ce pays qui est celui d’un de mes prédécesseurs “immortels”, Léopold Sédar Senghor. »

L’homme de lettres, qui n’arrive toujours pas à se faire au titre d’« Excellence », s’est trouvé projeté dans l’univers de la diplomatie par son ami de MSF, Bernard Kouchner, devenu ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy. Et il a du mal à se faire aux codes et usages de sa nouvelle profession.

Dirigeant d’ONG, militant de tempérament, il est généreux en interviews. Écrivain, agitateur d’idées, ses entretiens récurrents dans les médias sénégalais font quelquefois grincer des dents. Mais Rufin n’en a cure. « Je préfère prendre le risque d’être incompris plutôt que de rester chez moi à ne rien dire, assume-t-il. Je suis adepte d’une diplomatie naturelle, franche, qui tranche avec les codes hypocrites de la vieille relation ­franco-africaine. »

Marié à Azeb, une Éthiopienne dont il a eu deux filles, Valentine et Gabrielle, il connaît surtout l’Afrique de l’Est, la région où il a le plus séjourné sur le continent. Et a du mal à se faire aux spécificités de la relation entre son pays et l’autre Afrique, francophone et autrefois colonisée par la France.

Accrédité dans un pays sensible – pour des raisons historiques – au moindre de ses propos, Rufin dérange, parfois sans même s’en apercevoir. Comme lorsqu’il a remis, le 25 mars 2008, la médaille de la Légion d’honneur française à Macky Sall, à l’époque président de l’Assemblée nationale, alors brouillé avec son ex-mentor, Abdoulaye Wade. « À ce propos, on me fait un mauvais procès, se justifie-t-il aujourd’hui. J’ai attendu un contexte favorable pour remettre cette décoration. Le khalife général des mourides venait de réconcilier Abdoulaye Wade et Macky Sall. J’ai pris la précaution d’informer le chef de l’État et d’obtenir son aval avant de fixer la date de la cérémonie. » L’humanitaire n’en finit pas d’éprouver la complexité du Sénégal. Y survivra-t-il longtemps ?

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