22/12/2009 à 16h:16 Par Valérie Thorin, envoyée spéciale
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Les 6 500 prisonniers de la Maison d'arrêt d'Abidjan ont pris la fuite Les 6 500 prisonniers de la Maison d'arrêt d'Abidjan ont pris la fuite © AFP

Article paru dans le hors-série n°2 de Jeune Afrique en Janvier 2000

Vendredi 25 décembre, matin de Noël, à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (Maca). Depuis la veille, les prisonniers écoutent la radio. Ils savent que Bédié a été renversé. Toute la nuit, ils ont laissé éclater leur joie. Les portes des cellules ont été ouvertes, comme d’habitude, vers 7 h 30. Tout va aller très vite. Il est presque 11 heures lorsque des militaires arrivent devant la prison à bord de jeeps et d’un char. Sans sommation, ils tirent sur le mur d’enceinte et la guérite de garde, vide heureusement. Pour éviter un bain de sang, l’administration interdit aux gardiens de riposter. Décrivant un arc de cercle, le blindé vient se placer dans l’axe du portail de droite. Seconde, troisième, quatrième : moteur hurlant, il fonce à pleine puissance. Dans un fracas d’enfer, la porte est arrachée de ses gonds. Les soldats sautent à terre pour l’ouvrir, de l’intérieur, le portail gauche. C’est facile, il n’y a qu’un loquet à soulever. Les prisonniers ont compris. Les plus rapides sont déjà remontés dans leurs cellules pour faire leur baluchon. Tout le monde crie. Les portes claquent. Il faut faire vite, très vite. Des renforts vont arriver, c’est sûr. Ou alors les gardiens vont tirer. Cette prison, prévue pour accueillir un millier de personnes, en abrite presque six mille cinq cents. Une marée humaine déferle de partout, se rue, se bat pour passer la porte intérieure et gagner le portail grand ouvert. Écrasés, les premiers blessés hurlent. Mais rien ne peut arrêter la foule. On marche sur les jambes, les bras, les têtes. Il y a du sang partout. Il faut sortir, coûte que coûte.

Dans leur bâtiment, les militants du RDR se sont regroupés. Amadou Gon Coulibaly raconte : « Deux soldats armés sont arrivés, ils nous ont dit qu’on était libres. Nous nous sommes concertés, car il ne fallait rien faire d’illégal. Lacina Koné avait écouté RFI et nous savions que Bédié était tombé. Nous avons accepté de les suivre à condition qu’ils nous conduisent quelque part où nous serions en sécurité. Quand nous sommes descendus dans la cour de la prison, tout le monde était déjà parti. Nous avons vu des corps ensanglantés. Les militaires nous ont d’abord conduits à la Radio-télévision ivoirienne, qu’ils tenaient depuis la veille, puis au camp d’Akouédo. Il était environ 13 heures. De là, des voitures nous ont raccompagnés chez nous. « Henriette Diabaté n’était pas à la Maca, ce jour-là. Elle avait obtenu deux jours de sortie pour aller faire un bilan de santé, et se trouvait à la Polyclinique internationale Sainte-Anne-Marie. « J’ai vu arriver deux militants avec des gardiens de la Maca, se souvient-elle. Ils m’ont dit de faire mes bagages, qu’ils allaient m’emmener dans un endroit sûr. J’étais abasourdie. »

Deux jours plus tard, Yopougon a retrouvé son calme et la prison est silencieuse. Tout a été balayé, ramassé. En face, au pied des bâtiments gris sale, des enfants jouent et des hommes discutent. On hésite sur le nombre des morts : entre vingt et vingt-quatre. La tenancière de la boutique « Fax et téléphone » est au chômage technique, tout comme la lavandière-repasseuse. Une équipe d’ouvriers pose un portail neuf, car la Maca s’apprête à accueillir de nouveaux clients : les pilleurs attrapés ces jours derniers. Ils iront rejoindre l’unique détenu qui ne s’est pas échappé, un aliéné qui, selon certains, aurait passé dix ans derrière les barreaux et serait toujours en attente de jugement.

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