13/12/2008 à 21h:14 Par Marianne Meunier
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Rébellion dans le Nord-Kivu, armée déliquescente, défis économiques, impatience de la population... Le président congolais est confronté à la crise la plus grave depuis son élection, il y a deux ans.

29 octobre 2008 : apeurés, découragés ou à la solde de l’ennemi, les militaires congolais abandonnent Goma, la capitale du Nord-Kivu, dans le nord-est du pays, devant l’avancée menaçante des colonnes du général dissident Laurent Nkunda. Même jour, deux ans plus tôt : le jeune Joseph Kabila, 35 ans et chef d’État de transition à l’époque, remporte le second tour d’une présidentielle historique - la première véritablement démocratique depuis l’indépendance - face à Jean-Pierre Bemba, avec plus de 58 % des voix. Bâtir un « Congo nouveau », pacifié, sécurisé, développé : son slogan de campagne est alors plein d’espoirs.
Mais la débandade de Goma fait tomber le constat comme un couperet : le temps de la renaissance nationale promise dans l’euphorie d’une campagne électorale est encore loin. L’incurie gangrène toujours l’armée (voir pp. 31-32), l’intérêt commun est méprisé, le spectre de la guerre civile, avec ses centaines de milliers de réfugiés, n’est pas enterré. Pis, la reprise des combats, le 28 août dernier, entre le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), emmené par Nkunda, et l’armée régulière fait craindre une extension du conflit à l’ensemble de la région. Les belligérants s’accusent de bénéficier du soutien de pays voisins. Selon Kinshasa, qui entretient des relations privilégiées avec l’Angola, le Rwanda téléguide le chef rebelle.
Nous sommes loin d’un « Congo nouveau ». Comme tous les mots d’ordre, celui du candidat Kabila était une gageure. Impossible, en un mandat présidentiel (cinq ans), de métamorphoser l’ex-Zaïre sur les décombres du mobutisme et de la guerre civile. Mais comme tous les électeurs, les Congolais se réfèrent aux promesses de campagne. Et, à trois ans d’une élection présidentielle qui tient déjà lieu d’horizon, certains ne ratent pas une occasion de relever que « rien n’a changé ». « Pour l’instant », concèdent d’autres, plus indulgents.

Le cessez-le-feu n’a pas duré

Début 2008, une grand-messe pour la paix - près de 1 500 participants - a pourtant été organisée, à Goma. Pendant trois semaines, Kinshasa et les groupes armés du Nord- et du Sud-Kivu - dont le CNDP et les milices maï-maï, progouvernementales - palabrent sous l’égide de la communauté internationale. Le 23 janvier, ils finissent par s’accorder autour d’un « acte d’engagement ». Le texte est inédit, chaque camp faisant sa concession. Si Kinshasa maintient le mandat d’arrêt contre Nkunda, le principe d’une loi d’amnistie « pour faits de guerre et insurrectionnels » commis au Nord- et au Sud-Kivu est admis. Les groupes armés promettent, quant à eux, un cessez-le-feu puis un désengagement progressif des combattants. Lancé en avril, le programme Amani (« paix » en swahili) est censé mettre en œuvre ces engagements.
Mais ils ont fait long feu. « Chacun attendait que l’autre fasse le premier pas », explique Azarias Ruberwa, ancien vice-président et coordonnateur à la conférence de Goma. La lenteur des procédures et le manque d’unanimité au sein du gouvernement ont reporté à la mi-juillet l’adoption par l’Assemblée de la loi d’amnistie. En face, le cessez-le-feu n’a pas duré : les armes ont recommencé à crépiter dès février. La conférence de Goma et le programme Amani - pour lequel les bailleurs de fonds ont débloqué un budget de 1,3 million de dollars - n’ont pas suffi à créer un élan de réconciliation nationale. « De part et d’autre, il y a eu un manque de volonté politique », estime un observateur.
En ces temps difficiles, la personnalité du chef est mise à l’épreuve. La manière toujours discrète, voire silencieuse, de Joseph Kabila ne fait pas l’unanimité. Surtout dans l’adversité. Une semaine s’est écoulée entre l’appel de Laurent Nkunda, le 2 octobre, incitant les Congolais à renverser le gouvernement, et la réaction du chef de l’État, sous forme de discours à la nation : « C’est trop, juge un membre de l’opposition. On a eu l’impression qu’il n’y avait personne au sommet. » Contrairement à ses prédécesseurs, Joseph Kabila s’exprime et se montre peu, n’aime ni les bains de foule ni le culte de la personnalité. Une attitude qui déconcerte, mais qui est probablement la seule concevable : « Il n’est plus possible de sacraliser le pouvoir présidentiel, Mobutu a été tellement loin », reconnaît un observateur.
Joseph Kabila a toutefois réussi à se faire accepter là où sa popularité n’était pas acquise. Dans l’ouest du pays, où il n’avait pas fait le plein des voix lors de son élection, il ne déclenche pas l’aversion redoutée à l’époque. « S’il y avait une présidentielle aujourd’hui, il gagnerait beaucoup plus de voix à l’Ouest qu’en 2006, assure une source à Kinshasa. Sa victoire lui a donné une légitimité. Il est le boss, on le respecte. » L’accord passé avec le Parti lumumbiste unifié (Palu) entre les deux tours, qui impose au président de réserver le fauteuil de Premier ministre à un membre du parti, fortement implanté dans l’Ouest et à Kinshasa, n’est pas étranger à cet équilibre.

Maintenir l’équilibre est-ouest

Inédit dans les mœurs politiques congolaises, le chef de l’État a respecté l’accord en nommant, pour succéder à Antoine Gizenga - qui, à 83 ans, a estimé que son âge ne lui permettait plus d’assurer ses fonctions et a démissionné le 25 septembre -, un autre membre du Palu, Adolphe Muzito. « Les Congolais avaient l’habitude que les engagements soient pris pour être bafoués, c’est fini », se réjouit José Endundo, ministre de l’Environnement. À charge pour le nouveau Premier ministre d’insuffler une dynamique au sein du gouvernement nommé le 26 octobre, sous peine d’être sanctionné par une éventuelle motion de censure des députés.
Fair-play, le président l’a aussi été avec l’Assemblée nationale. Avec 365 sièges sur 500, la majorité domine nettement l’Hémicycle. Mais l’opposition est représentée dans chacune des sept commissions et en préside deux (administrative et juridique ; sociale et culturelle). « Nous aurions pu occuper tous les bureaux, explique le président de l’Assemblée, Vital Kamerhe. Mais j’ai suggéré ce partage au chef de l’État. Je pense que c’est plus stimulant pour le pouvoir d’être face à une opposition. » Dans les deux camps, on reconnaît que le débat dans l’Hémicycle est libre, et parfois houleux.
Avec le palais aussi, les relations se sont détendues : « Nous nous rencontrons régulièrement avec certains proches du président, témoigne un membre de l’opposition. C’est discret, mais il y a des courroies de transmission entre les camps. Heureusement, sinon, ce serait à nouveau la guerre. » La figure de l’opposant opprimé n’a pas pour autant disparu. En mai dernier, elle a ressurgi avec l’arrestation de Jean-Pierre Bemba à la suite de l’émission d’un mandat d’arrêt par la Cour pénale internationale (CPI), pour crimes de guerre et contre l’humanité commis en Centrafrique entre fin 2002 et début 2003. Pour son parti, le Mouvement de libération du Congo (MLC), Bemba, challengeur de Joseph Kabila à la présidentielle, est un « prisonnier politique » (voir pp. 32-33).
Las des conciliabules du Grand Hôtel - lieu de rendez-vous des politiciens, dans le centre de Kinshasa - et du Palais du peuple, les Congolais, eux, se préoccupent d’abord de leurs conditions de vie. Le nouveau chef a fixé cinq priorités : reconstruire les infra­structures routières, dont l’état calamiteux, quand ce n’est pas l’absence, est la première entrave au développement du pays ; rendre les systèmes de santé et d’éducation accessibles au plus grand nombre ; donner un toit décent à ceux qui n’en ont pas ; instaurer des réseaux de distribution d’eau et d’électricité dignes de ce nom ; créer des emplois. « Cinq chantiers » qui suscitent parfois l’ironie de la population.

Relancer l’économie

« Et le sixième chantier, c’est la corruption, raille un médecin de Kinshasa. Mes conditions de travail n’ont pas évolué d’un iota. Les soins, c’est pour les riches. Les autres, ils peuvent toujours attendre ! » De fait, l’état d’avancement des travaux, herculéens, ne laisse pas présager que le pari sera remporté d’ici à 2011 : quelques kilomètres de route bitumée ont vu le jour au Katanga (Sud-Est), une école primaire est réhabilitée dans le Bandundu (Sud-Ouest), une première pierre pour des logements sociaux a été posée dans la capitale…
« Quand vous voulez semer, il faut d’abord labourer, justifie Vital Kamerhe. Le chef de l’État et le gouvernement ont commencé par assainir le cadre macroéconomique. » Le budget national a progressé, passant de 1,7 milliard de dollars en 2007 à 2,9 milliards cette année. Le projet pour l’année 2009 confirme les progrès : 5 milliards de dollars. « C’est grâce à la croissance [9,1 % en 2008 selon le Fonds monétaire international, NDLR], explique un économiste. Mais il faut aussi reconnaître qu’il y a eu un effort de recouvrement des taxes douanières et de l’impôt sur les sociétés. » Effort à souligner dans un pays où le dû de l’État tombe habituellement dans d’autres poches.
Le « labourage » est toutefois loin d’être terminé. Même en progrès, le budget reste dérisoire en regard des besoins. Quant à l’annulation de la dette extérieure, de 10 milliards de dollars, elle est, à ce jour, reportée. À la veille de la présidentielle, elle était attendue pour 2008 ou 2009. Mais les « contrats chinois » sont passés par là. En septembre 2007, Kinshasa et Pékin se sont entendus autour d’un deal : en échange d’un prêt de 9,2 milliards de dollars (versé en trois tranches), dont une partie doit servir à la construction d’infrastructures par des entreprises chinoises, le Congo cède 10,6 millions de tonnes de cuivre et 620 000 tonnes de cobalt à la Chine. Pour les bailleurs de fonds traditionnels, cet accord équivaut à un réendettement du pays et remet donc en question l’équilibre de ses finances, condition sine qua non de l’effacement de l’ardoise. Une solution de compromis est actuellement recherchée, qui permettrait au pays de bénéficier tout à la fois des milliards et des travaux chinois mais aussi de l’annulation de la dette. Le besoin de ressources financières est d’une urgence absolue. Comme la pacification, une bonne fois pour toutes.

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