Donc, c'est une vraie révolution, un tsunami politique. Deux pays fondateurs, la France et les Pays-Bas, ont largement dit non, via la vox populi, à la nouvelle Constitution européenne. Ils ont envoyé valdinguer un texte pourtant présenté comme historique, novateur, indispensable. Et les foules dansent dans la rue en célébrant la victoire du « niet ». Et certains commentateurs évoquent avec admiration ce « printemps des peuples » contre la « bureaucratie » européenne. Et les révolutionnaires ragaillardis se lèvent contre cette supposée « dictature libérale » qui détruit les emplois. Et les souverainistes se lèvent, eux aussi, pour faire barrage à la destruction du sacro-saint État-nation. Et je me demande si les Américains, les Chinois, les Russes, ne se réjouissent pas, eux aussi, devant la perspective d'une Europe paralysée pour un bail...
L'Union s'embourbe parce que la majorité des citoyens de la vielle Europe a peur. Ce sont les classes moyennes et populaires, les paysans, les salariés, les ouvriers et même les jeunes qui disent non. Ils ont peur de la mondialisation, de l'immigration, de la concurrence de la Chine ou des Indiens, des délocalisations, du chômage, de l'entrée de la Turquie, de l'émergence spectaculaire du plombier polonais ou du couvreur-zingueur hongrois... Ils ont peur, alors qu'ils sont les citoyens de nations riches, très riches. Ils ont le bonheur rare de la démocratie. Ils vivent dans des États structurés et stables, des pays où les inégalités sont les moins brutales et les systèmes de protection sociale les plus évolués au monde. La modernité, l'intégration, la confrontation complexe et aléatoire des cultures effraient ces gens, qui, dans un réflexe illusoire, veulent reconstruire des frontières pour se protéger de ce « demain » beaucoup trop universel et dangereux. Bref, l'Europe a peur d'affronter son époque.
Évidemment, la tentation est grande de tout mettre sur le dos de ce populo européen, « réac » ou « gauchiste », ingrat, coupé de la modernité. On aurait tort. L'Europe s'embourbe aussi parce que les politiques ne savent pas la vendre ni l'expliquer. Mais elle s'embourbe aussi parce que ses élites, économiques, politiques, culturelles, intellectuelles, celles qui vivent justement dans la mondialisation, qui en profitent, cette Europe urbaine et éduquée des salaires confortables, ouverte sur l'Amérique et l'Asie, cette Europe polyglotte et voyageuse, cette Europe ne sait pas parler à ces classes moyennes et populaires totalement désorientées et apeurées. La fracture sociale, formule que l'on doit d'ailleurs au malheureux Jacques Chirac, traverse le continent. Elle se transforme en fracture « mentale », celle qui fait le tri entre les Européens qui croient, et qui sont une minorité, et les Européens qui ne croient pas et qui sont une majorité.
On sait à qui profite ce désarroi et cette confusion. Aux populistes, à l'extrême gauche, à l'extrême droite, aux ultrareligieux, aux réactionnaires de gauche comme de droite. Même dans les pays où la démocratie est une vieille tradition, elle n'est pas un acquis. Elle ne vit, elle ne grandit, elle n'évolue que si elle « parle » à tous, riches et pauvres, que si elle « parle » aussi bien aussi puissants qu'aux fragiles.
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