Ces lords anglais en service commandé

Tout engagement pour une société privée doit être inscrit au registre de la Chambre des lords. © Richard Pohle/Reuters

Certains membres de la Chambre haute britannique redorent le blason d'entrepreneurs controversés en Afrique. Tout en clamant leur probité.

« J’ai l’habitude de m’engager pour des causes impopulaires ! » clame lord Benjamin Mancroft. Troisième du nom, l’aristocrate anglais mène ces dernières semaines une opération de charme pour le compte du minier israélien Dan Gertler. Son objectif : améliorer la réputation de ce dernier, entachée par un enrichissement controversé de 1,3 milliard de dollars (944,2 millions d’euros) en RD Congo.

Membre conservateur de la Chambre des lords, il illustre sa détermination et sa pugnacité par sa bataille pour maintenir la chasse à courre en Grande-Bretagne, une tradition conspuée par une majorité de Britanniques (elle est abolie depuis 2005). Et évoque sa défense de l’industrie des paris et des jeux, pas toujours en odeur de sainteté, dans laquelle intervient Phoenix Gaming, sa société de conseil.

« Nous ne sommes ni des mercenaires, ni des lobbyistes », se défend Lord St John of Bletso

Lord Mancroft, qui a rendu visite à Jeune Afrique en mars, fait valoir l’importance de Londres pour justifier son recrutement par Dan Gertler.

« La capitale est le centre névralgique de l’industrie minière et financière. C’est là qu’il faut défendre son image. Surtout face à des ONG anglaises comme Global Witness, pour qui toute activité extractive en Afrique devrait être abandonnée », avance-t-il. Peu familier du secteur minier, c’est en revanche un fin connaisseur des arcanes du pouvoir à Londres, notamment chez les conservateurs actuellement au pouvoir, sa famille politique.

Opaque

Rémunérée (il refuse d’en communiquer le montant) par le groupe Fleurette, le holding de Dan Gertler, sa mission ne sera pas simple. Proche du président congolais Joseph Kabila, le controversé homme d’affaires détient plus de 35 sociétés immatriculées aux îles Vierges britanniques, propriétaires de gisements miniers et pétroliers, principalement en RD Congo, mais aussi en Angola. « C’est une galaxie opaque qui nuit à la réputation du groupe Fleurette », reconnaît Mancroft.

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Officiellement, recruter un lord moyennant finances pour s’assurer ses services de relations publiques, « cela ne se fait pas », proteste-t-on au palais de Westminster (Parlement).

« Nous ne sommes ni des mercenaires ni des lobbyistes. Tout engagement ou travail pour une compagnie privée ou un groupe d’intérêt, rémunéré ou non, doit être inscrit au registre de la Chambre, et sans relation avec le vote. Si un amendement discuté par l’Assemblée touche à un domaine dans lequel un membre a un intérêt, il doit alors s’abstenir de voter », précise Anthony St John of Bletso, qui est, comme Mancroft, l’un des 92 derniers lords héréditaires de la Chambre, qui compte 760 membres au total. Nommés à vie par la reine, les autres lords ne peuvent transmettre leur charge.

St John, qui a grandi en Afrique du Sud, intervient régulièrement à la Chambre sur les questions africaines. « Quand un sujet abordé concerne le secteur pétrolier, je m’abstiens de voter », affirme cet ancien analyste spécialiste du domaine, avocat et financier, qui connaît bien les milieux d’affaires sud-africains, sierra-léonais et nigérians. Son activité au sein des fonds d’investissement Sapinda et Albion Ventures, actifs dans les pays émergents, est effectivement inscrite – tout comme celle de Mancroft au conseil d’administration du groupe Fleurette – au registre de la Chambre des lords.

Également « Lord-in-Waiting », c’est-à-dire chargé de recevoir les chefs d’État au nom d’Élisabeth II quand elle n’est pas disponible, St John concède avoir joué un rôle de facilitateur pour le compte de l’Australo-Roumain Frank Timis, lui aussi controversé. Très actif dans le pétrole et les mines en Afrique de l’Ouest, l’entrepreneur a été condamné à la Bourse de Londres pour des déclarations abusivement optimistes sur des gisements pétroliers. « Par le passé, j’ai participé à la restructuration de sa société Regal Petroleum en tant que membre du conseil de surveillance, et je l’ai mis en relation avec des partenaires d’affaires en Sierra Leone, un pays que je connais bien, explique l’aristocrate. C’est mon rôle d’encourager les entreprises privées, notamment britanniques, dans les États africains qui me sont familiers. Je le fais par conviction, pas par intérêt personnel. Frank Timis était d’ailleurs soutenu par des banques d’affaires ayant pignon sur rue. »

Boateng, cet aristocrate aficain

Paul Yaw Boateng cAlexandreDupeyronJA JA2784p114 2L’avocat ghanéo-écossais lord Paul Yaw Boateng a mené une carrière politique au sein du Parti travailliste et fut le premier métis à devenir membre d’un gouvernement britannique.

Membre non exécutif du conseil de surveillance de YooMee Africa (présent dans les télécoms en Côte d’Ivoire et au Cameroun), il a aussi effectué des prestations pour PGI (société de sécurité et gestion des risques, active notamment dans le secteur pétrolier en Afrique).

Paul Yaw Boateng a été premier secrétaire au trésor de 2002 à 2005

Mancroft et St John ne sont pas les seuls membres de la Chambre haute britannique à entretenir des liens avec les milieux d’affaires troubles, notamment en Afrique. Plusieurs lords éminents – héréditaires ou non – travaillent à redorer le blason d’entrepreneurs mis à l’index.

« Bell Pottinger, l’une des plus grosses sociétés britanniques de conseil en relations publiques (137,7 millions de livres de chiffre d’affaires en 2010, soit 160,7 millions d’euros), a été cofondée par lord Timothy Bell, qui fut jadis le conseiller médiatique de Margaret Thatcher », observe Nathaniel Dyer, de Global Witness, installé à Londres. « Il est en particulier chargé de superviser Bell Pottinger Geopolitical, qui représente la société d’exploration pétrolière Soco International, contestée pour son activité dommageable à l’environnement dans le parc national des Virunga, près du lac Albert en RD Congo », explique-t-il.

Indépendance

Autre membre de la Chambre actif dans les relations publiques, le travailliste Mark Malloch Brown. L’ancien ministre et ex-chef de cabinet de Kofi Annan aux Nations unies, anobli au rang de pair à vie en 2007, a rejoint trois ans plus tard FTI Consulting, un géant de la communication (1,65 milliard de dollars de chiffre d’affaires en 2013). « Pour le coup, l’arrivée de lord Malloch Brown a eu un impact éthique positif, estime Dyer. Le contrat de représentation qui liait FTI au groupe minier BSGR de Beny Steinmetz, soupçonné de corruption en Guinée, a été rompu. Même si ce dernier clame que la cause en est la proximité de lord Bell avec l’un de ses « ennemis », George Soros. »

« La raison d’être de la Chambre des lords, nommés à vie, est précisément d’être indépendante des contingences du temps, et de toutes sortes d’intérêts, particulièrement des stratégies à court terme des partis politiques, même si certains en sont membres. Nous avons un pouvoir d’influence sur les lois, mais nous n’avons pas le dernier mot », rappelle St John, qui revendique, comme 180 membres, son statut de crossbencher (« sans étiquette »)… et un tropisme africain, à l’instar de plusieurs autres aristocrates du Royaume-Uni.