Les Tunisiens à l’affiche

Écrit par Fawzia Zouari

La 14e édition du Maghreb des livres, qui a lieu les 23 et 24 février à Paris, met à l'honneur les écrivains tunisiens. Romanciers, poètes, essayistes... mais aussi de nombreux chercheurs qui se distinguent par leurs travaux novateurs sur l'islam.

Après le Maroc en 2006 et l’Algérie en 2007, c’est au tour de la Tunisie d’être l’invitée d’honneur du Maghreb des livres, dont la 14e édition a lieu à Paris les 23 et 24 février. Contrairement aux idées reçues selon lesquelles sa production ne possède pas la vitalité de celle des voisins algérien et marocain, la Tunisie bénéficie d’une des traditions éditoriales les plus anciennes et les plus importantes du Maghreb. 195 éditeurs se disputent aujourd’hui les vitrines des libraires, contre une soixantaine en 1987.
La plupart des publications sont en langue arabe et comptent des romanciers qui, s’ils n’ont pas toujours la trempe d’un Mahmoud Messaadi, d’un Aboulkacem Chebbi – célèbres écrivains de la première moitié du XXe siècle – ne manquent pas de talent. L’une des plumes les plus remarquées est celle de Hassan Ben Othman, passé maître de la description au vitriol des murs de ses compatriotes. La littérature arabophone compte également des écrivains à la prose crue insoumise, tels Hassouna Mosbahi et Aroussia Nalouti, mais aussi des poètes aux vers puissants et charnels avec Fadhila Chebbi ou Jamila Mejri.
Quant à la littérature de langue française, publiée à Tunis, à Paris ou à Rome, si elle ne frappe pas les imaginaires, c’est parce qu’elle prend ancrage dans un univers de double culture. Souvent bilingue, l’écrivain tunisien recourt au français comme seconde langue, celle de l’Autre, pacifiée et loin d’être ce « butin » de guerre dont parlait l’Algérien Kateb Yacine. Tout en se saisissant de la pensée occidentale, il puise dans l’authenticité d’un pays enraciné dans une arabité dont il réclame sans complexe la langue et les valeurs. L’écriture d’un Abdelwahab Meddeb se cale sur la métrique du poète persan du IXe siècle Bistami, ou ressuscite le souffle du grand mystique Ibn Arabi. Et lorsque le poète franco-tunisien Tahar Bekri taquine la muse dans la langue de Molière, ses vers reproduisent en filigrane le lyrisme d’un Imru’ al-Qaïs. Auteurs bilingues donc, connaisseurs de leurs classiques, faisant le lien entre le Maghreb et le Machrek, se situant à la frontière des deux cultures arabe et française, à l’ajustement des deux langues.

Eprise de son terroir
Autre trait caractéristique : cette littérature de langue française rechigne à recourir à l’exotisme et à racoler le lecteur étranger. Auteur de romans historiques, Alia Mabrouk, par exemple, aime à s’enfoncer dans les terres d’une Tunisie qui fut l’ancien « Grenier de Rome ». L’écrivain Fawzi Mellah, installé en Suisse, raconte superbement l’exil de Didon, fondatrice de Carthage. Moncef Ghachem, prix Senghor de la poésie 2006, chante la mer Méditerranée au milieu des pêcheurs de sa ville natale, Mahdia, et Ali Bécheur se laisse à égrener ses souvenirs, en prenant pour témoins ses amis de jeunesse.
Si le roman algérien reste lié pour les Européens à la guerre d’Algérie et le roman marocain à l’« authenticité » du royaume chérifien, la production tunisienne se refuse aux déterminismes. Éprise de son terroir, elle est aussi prompte à s’échapper du giron de la tribu. À preuve, un Majid el-Houssi, installé depuis quarante ans en Italie et dont les livres sont les meilleurs guides du pays de Pétrarque ; ou, mieux, un Hédi Kaddour, prix du Premier roman 2005 en France, dont Waltenberg traite de tout sauf des Arabes.

Luther de l’islam
Toutefois, s’il est un domaine où les Tunisiens excellent, bien plus que le roman, c’est l’essai, qu’il soit écrit en arabe ou en français. Le pays d’Ibn Khaldoun, père de l’historiographie moderne, et d’Ibn al-Fadhl, auteur du traité d’érotologie le plus audacieux du monde musulman, Le Jardin parfumé, s’est assuré de dignes descendants avec Abdelwahab Bouhdiba, qui, le premier, a analysé la sexualité en islam, et Fethi Benslama, qui a mis cette religion sur le divan. Hélé Béji traite avec brio des ratés de la décolonisation dans Le Désenchantement national et, tout récemment, dans Nous, décolonisés.
Les écrits de ces intellectuels s’inscrivent dans une pensée des Lumières propre à la Tunisie, dont le témoignage le plus percutant demeure, à n’en pas douter, la somme d’ouvrages publiés actuellement sur l’islam par des auteurs tunisiens, qu’ils se trouvent à Paris ou à Tunis. Cette relecture des sources islamiques, spécifiquement tunisienne parce que débarrassée de l’héritage du dogme, est l’uvre de chercheurs de renom comme Mohamed Talbi, qui, malgré son dernier livre amorçant un retour vers le conservatisme, Li yatma’inna qalbi (« Afin que mon cur soit rassuré »), fait figure de doyen de l’exégèse moderniste.
Autre figure de ces nouveaux penseurs : Youssef Seddik, auteur du Coran en bande dessinée, publié en 1992, soit quinze ans avant l’affaire des caricatures de Mahomet. Ce travail alors destiné à un enseignement pédagogique avait provoqué critique et passion, de l’Iran de l’imam Khamenei aux journaux turcs, qui le publièrent sous forme de feuilleton, et jusqu’aux moujahidine bosniaques, qui s’en allaient au front avec quelques exemplaires dans la bandoulière Depuis, Seddik n’a pas cessé d’invoquer la nécessité de relire autrement les sources coraniques, faisant figure de Luther de l’islam. De Nous n’avons jamais lu le Coran à Qui sont les Barbares, le philosophe continue de faire le tri entre le grain et l’ivraie, entre Coran et traditions qui ont faussé le sens du texte sacré et provoqué toutes sortes de dérives idéologiques.
L’historien Hichem Djaït, s’il apparaît rarement sur les plateaux de télévision, n’en continue pas moins un travail gigantesque, dans la suite de La Grande Discorde, parue chez Gallimard en 1989. Cette étude fournit une analyse jusque-là inégalée sur les schismes et les guerres qui ont ensanglanté l’Arabie après la mort de Mohammed et dont les répercussions se font sentir jusqu’à nos jours. Depuis, Djaït ne cesse d’écrire. Ses deux derniers volumes sur la vie du Prophète contiennent des éclairages nouveaux, des remises en question fondamentales de la tradition prophétique qui auraient pu lui valoir les pires fatwas dans tout autre pays musulman que la Tunisie.
Après Mohamed Charfi, dont Islam et liberté fut un best-seller, Abdelmajid Charfi, retranché dans son cottage de Bizerte, s’attelle depuis des années, sans bruit ni effets d’annonce, à revenir au message du Coran. Il publiera en avril son livre Rupture et fidélité dans la pensée islamique, qui attestera encore une fois de ce trait d’une pensée révolutionnaire. L’Exception islamique de Hamadi Redissi tout autant que La Maladie de l’islam d’Abdelwahab Meddeb achèvent d’illustrer le sens critique du chercheur tunisien. Quant à l’ouvrage de Mondher Sfar Le Coran est-il authentique ?, il interroge l’authenticité d’une parole considérée par les musulmans comme le miracle même de l’islam.
Si de nombreux pays possèdent leurs nouveaux penseurs de l’islam, aucun, comme la Tunisie, n’en compte autant à la fois. C’est dire s’il existe actuellement une véritable « École de Tunis de l’exégèse », qui restera dans l’Histoire comme la marque d’une pensée tunisienne d’avant-garde.

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