Frasques royales

Écrit par Coumba Diop

La célébration de son anniversaire, illustration de sa folie des grandeurs, n'arrange pas les rapports du dernier monarque absolu du continent avec ses sujets.

Quelque 1,2 million d’euros : c’est le budget que Mswati III, le roi du Swaziland, avait prévu de dépenser pour célébrer son 37e anniversaire, le 19 avril. La fête a eu lieu au stade de Mbabane, la capitale, en présence du corps diplomatique étranger et des têtes couronnées de la région, dont le roi zoulou Goodwill Zwelethini d’Afrique du Sud. Comme l’année dernière. Ils étaient alors près de dix mille à assister à ce qui est devenu l’un des grands rendez-vous annuels du royaume. Après les danses traditionnelles de jeunes filles aux seins nus, puis des simulacres de batailles mimées par des guerriers vêtus de peaux de léopards, le roi avait paradé dans son uniforme rouge et jaune de chef des armées avant de passer en revue sa garde d’honneur. Pour saluer cette martiale prestation, vingt et un coups de canons avaient résonné à travers la capitale.
Mais, cette fois-ci, les réjouissances ont dû avoir un goût amer. Dernier monarque absolu d’Afrique, Mswati III s’est mis à dos un peuple las de son faste et de ses frasques. Couronné le 25 avril 1986, quatre ans après la mort de son père Sobhuza III, et devenu, à 18 ans, le plus jeune souverain du monde, il a toujours privilégié ses intérêts personnels. Ou ceux de ses onze épouses, de ses deux fiancées officielles et de ses vingt-quatre enfants. Et pourtant… Le Swaziland, aujourd’hui ravagé par la pauvreté et la sécheresse, a déclaré l’année dernière un état de « désastre national » et lancé un SOS à l’aide alimentaire internationale. Le sida s’y met aussi et vient allonger la liste des fléaux qui frappent ce pays. Selon un rapport de l’ONU, près de 40 % des 1,2 million d’habitants de ce minuscule royaume d’Afrique australe seraient infectés par le VIH. Le Swaziland a détrôné le Botswana, qui détenait jusque-là le titre peu envié de nation la plus touchée par le virus.
Mais Mswati III ne s’alarme pas de la gravité de la situation. D’ailleurs, pourquoi s’en soucierait-il ? La Grande-Bretagne et les États-Unis ne versent-ils pas une contribution régulière au fonds destiné à financer les plans du Programme alimentaire mondial (PAM) ? Indifférent au sort des 350 000 Swazilandais dont la vie est suspendue à cette aide, le roi vient de prendre une douzième épouse, une adolescente repérée lors d’une cérémonie et enlevée dans la salle de classe de son école.
Alors que le peuple grogne, lui rogne sur les derniers deniers publics, enfonçant le pays déjà très endetté dans la misère. En décembre dernier, il s’achète une nouvelle voiture. La plus chère du monde. Une Maybach 62 fabriquée par DaimlerChrysler et vendue 500 000 dollars, sans accessoires. Téléviseur à écran large, téléphone, réfrigérateur et gobelets en argent sont venus compléter ce bijou. Pour finir, le monarque prodigue a offert le mois dernier une BMW Série 5 à dix de ses épouses, soit l’équivalent du salaire journalier de l’ensemble de la population active. C’est la goutte d’eau qui fit déborder le vase des récriminations populaires. Furieux devant tant de dépenses inconsidérées, les syndicats, forts de l’opinion publique défavorable au roi, menacent de paralyser le pays en bloquant ses frontières. Et se disent prêts à requérir l’appui des syndicats de la région pour empêcher les marchandises d’entrer ou de sortir du Swaziland. Une menace à prendre au sérieux. Non seulement parce qu’un tel blocus représenterait une catastrophe pour le pays, mais aussi, et surtout, parce que les agents de l’immigration et des douanes eux-mêmes appartiennent au mouvement syndical.
Désormais, celui qu’on appelle Ngweyama (« le lion ») devra renoncer à se tailler la part du lion dans son royaume d’opérette. Commencerait-il à devenir raisonnable ? Pressé par la critique, il vient de renoncer à l’achat d’un jet privé qui lui aurait coûté 45 millions de dollars…