Niger-Areva : les coulisses d’une très longue négociation

La mine d'extraction d'uranium d'Areva à Arlit, au Niger. © Areva/Taillat Jean-Marie

Areva refusait de payer des taxes plus élevées sur l'extraction de l'uranium d'Arlit. Au terme d'un interminable bras de fer, les Nigériens ont fini par l'emporter.

Intox, infiltration de l’adversaire, manifestations de rue… Ces derniers mois, tous les coups ont été permis pour gagner le bras de fer sur l’uranium du Niger. Voilà quarante ans que les Français creusent dans la roche désertique d’Arlit, au nord du pays, pour en extraire du yellow cake – de la poudre d’uranium de couleur jaune – afin de faire tourner les centrales nucléaires qui produisent 80 % de leur électricité. Pour les Nigériens, ce minerai est tout aussi stratégique : il représente 40 % de leurs exportations. A-t-on frôlé la rupture ? Sans doute. C’est pourquoi, le 26 mai à Niamey, Omar Hamidou Tchiana, le ministre nigérien des Mines, et Luc Oursel, le président du directoire d’Areva, ont affiché un sourire qui ressemblait à un gros ouf ! de soulagement.

Fiscalité

Au coeur de la discorde, il y avait les exonérations fiscales dont bénéficiait Areva au Niger. Depuis le vote d’une loi minière en 1993, l’exploitant français – via ses deux filiales nigériennes, Somaïr et Cominak – payait une taxe ne dépassant pas 5,5 % de la valeur des ressources extraites. En 2006, sous la présidence de Mamadou Tandja, une nouvelle loi a porté la redevance à 12 %. Areva a fait la sourde oreille en invoquant la convention minière décennale de 2004, qui en restait à 5,5 %. Problème : ladite convention arrivait à échéance le 31 décembre 2013. Le président Mahamadou Issoufou, qui a lui-même été un cadre de la Somaïr dans les années 1980, s’est alors juré de faire plier son ancien employeur sur la taxe à 12 %.

Le 5 février, Pascal Canfin, ministre français de l’époque délégué au Développement, déclare au Palais Bourbon : « Les demandes du Niger sont légitimes. » Le vent a tourné en la faveur de Niamey.

Pour ne pas passer à la caisse, Areva a dramatisé l’enjeu. « Vous savez, le site de la Cominak [près d’Arlit] n’est plus rentable, ont lancé l’an dernier les experts français à leurs interlocuteurs nigériens. Le site de la Somaïr [également près d’Arlit] est encore en bon état, mais l’autre est en fin de cycle. » Bluff ou réalité ?

À l’aide de quelques fuites opportunes dans la presse, le groupe français a voulu faire croire à son partenaire nigérien qu’il envisageait de fermer le site de la Cominak dans deux ou trois ans et qu’il comptait se redéployer au Kazakhstan, premier pays fournisseur d’Areva, voire en Mongolie ou en Namibie, là où Anne Lauvergeon, le prédécesseur de Luc Oursel, a acheté une mine à un prix exorbitant.

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Des drones et des avions de chasse pour traquer les jihadistes

Le 1er janvier, nouveau coup de bluff. Au lendemain de la date d’expiration du contrat de 2004, Areva arrête l’extraction sur ses deux sites « pour des raisons de maintenance » et met au chômage technique une bonne partie de ses quelque 3 200 salariés. Luc Oursel voulait en finir… C’était compter sans la politique.

Tout bascule en février, sans doute lors d’un échange discret entre Mahamadou Issoufou et François Hollande. Les deux chefs d’État se tutoient depuis longtemps – ils se sont rencontrés en 1997, lors d’un congrès du Parti socialiste français à Brest. Au moment où le Niger accueille, sur l’aéroport de Niamey, deux drones et des avions de chasse français pour traquer les jihadistes du Sahel, Hollande peut difficilement dire non à une demande pressante d’Issoufou. Et Areva étant détenu à 87 % par l’État français, Oursel ne peut pas refuser grand-chose à Hollande.

Dès le 5 février, en réponse à une question « téléphonée » du député écologiste Noël Mamère, Pascal Canfin, ministre français de l’époque délégué au Développement, déclare au Palais Bourbon : « Les demandes du Niger sont légitimes. » Aussitôt, les Nigériens comprennent que le vent tourne en leur faveur.

Les ONG et les écologistes français ont-ils été leurs « agents infiltrés » à Paris ? « Aujourd’hui, l’échiquier s’est enrichi d’un nouvel acteur de poids, la société civile. Et après quarante ans d’injustice à l’égard d’un pays dont 60 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, Areva, qui a bénéficié de quelque 600 millions d’euros d’exonérations fiscales, a l’occasion de devenir socialement responsable », souligne le Camerounais Guy Gweth, consultant en intelligence économique et fondateur de Knowdys Consulting Group.

Niger-Issoufou-Luc-Oursel-cAreva 

La rénovation de la route de l’uranium

Selon l’accord du 26 mai, le groupe français accepte donc de s’acquitter de cette fameuse taxe à 12 %. Et pour le Niger, le profit n’est pas mince. « Les impôts d’Areva vont augmenter d’environ 30 %, glisse un ministre nigérien. Sur une année fiscale, nous attendons entre 20 et 30 millions d’euros de recettes supplémentaires. » Par ailleurs, le groupe minier s’engage à financer la rénovation de la « route de l’uranium » Arlit-Tahoua à hauteur de 90 millions d’euros. Le ministre nigérien des Mines promet : « L’accord sera rendu public après ma communication en Conseil des ministres. Et si les députés souhaitent en savoir plus, c’est avec plaisir que j’irai à l’Assemblée nationale. »

Reste le sujet qui fâche : Imouraren. Au grand dam de Niamey, depuis 2012, Areva ne cesse de reporter la date d’ouverture de ce site géant. L’accord du 26 mai soumet sa mise en exploitation à une remontée des cours de l’uranium. De bonne source, le document signé par les deux parties évoque les premières sorties de yellow cake en 2019 ou en 2020. Pourquoi le Niger ne remet-il pas Imouraren sur le marché international, comme le réclame le Réseau (nigérien) des organisations pour la transparence et l’analyse budgétaire (Rotab) ?

« Soyons honnêtes, si nous récupérons Imouraren, rien ne dit que nous trouverons quelqu’un qui en lancera tout de suite l’exploitation, souffle un ministre nigérien. De plus, si nous mettions aujourd’hui les 5 000 tonnes d’Imouraren sur le marché, les cours de l’uranium tomberaient encore plus bas. Depuis la catastrophe de Fukushima [au Japon, en 2011], le marché est très déprimé. Attendons la reprise. Le nucléaire a de beaux jours devant lui. »