Ainsi est née l’OUA

Écrit par par Alain Faujas

Ce 23 mai 1963, dans l’Africa Hall d’Addis-Abeba (Éthiopie), il ne s’agit pas, pour le premier sommet panafricain de l’Histoire, d’effacer des siècles de colonisation puisque la Conférence de Bandoung a commencé le travail, en 1955. Il est surtout temps de tirer le meilleur des soleils des indépendances qui se sont levés sur l’Afrique depuis le début des années soixante. Car il faut bâtir un devenir commun au continent, ainsi qu’à ses 230 millions d’âmes. Bourguiba le Tunisien l’exprime à la tribune avec passion : « Nous avons soif d’être. »
Effacée, l’humiliation de la Conférence de Berlin qui, en 1884, dépeçait l’Afrique au profit des puissances européennes ! « Voici enfin vécu ce rêve longtemps rêvé », scande le président-poète sénégalais Senghor. Et pour symboliser cette unité mythique, y a-t-il plus belle image que l’empereur éthiopien Haïlé Sélassié entrant dans son palais main dans la main avec Nasser l’Égyptien ? Pour la première fois qu’elle tient des assises continentales, l’Afrique vient de réaliser un miracle de la fraternité.
À vrai dire, les experts n’en attendent pas grand-chose, tant les sujets de division abondent entre ces chefs d’État frais émoulus. Entre eux, on distingue pas moins de trois lignes de fracture. La première est historique et sépare les Arabes blancs de leurs frères noirs. La deuxième est un résidu de la colonisation et oppose les francophones et les anglophones. La troisième, récente, fait s’affronter les « révolutionnaires » du groupe de Casablanca, qui plaident avec le Guinéen Sékou Touré et le Ghanéen Kwame Nkrumah pour la création d’un État fédéral africain doté d’un gouvernement, d’un budget et d’une armée, avec les « réformistes » du groupe de Monrovia, où l’Ivoirien Houphouët et le Malgache Tsiranana prêtent la main à Senghor pour maintenir le cap sur une Afrique des patries coopérant avec ses anciens colonisateurs.
Les états généraux de l’Afrique commencent plutôt mal, le 23 mai. Le roi du Maroc refuse de rejoindre ses pairs ; il ne supporte pas l’existence de la Mauritanie – à ses yeux, partie intégrante du royaume. Le Togo est exclu parce que son président vient d’être assassiné et que les numéros un ivoirien et guinéen refusent de reconnaître son nouveau président, Nicolas Grunitzky. Comme par magie, ces gros nuages se dissipent et tous les participants oublient leurs griefs réciproques. Nasser ne formule pas la moindre critique contre Israël qui aide nombre d’États subsahariens. Senghor embrasse sous les applaudissements le Malien Modibo Keita pour tirer un trait sur l’éclatement de leur grande fédération du Mali. Bourguiba fait la paix avec ses frères d’Algérie et d’Égypte. L’empereur éthiopien quitte son palais pour loger dans un hôtel afin d’être à égalité avec ses hôtes. Le président algérien Ben Bella émeut l’assemblée en appelant « à mourir un peu » pour les Africains opprimés en Angola et promet dix mille volontaires pour les épauler.
Et c’est dans l’euphorie générale que trente chefs d’État africains(*) signent, le 26 mai à 1 heure du matin, à Addis-Abeba, la Charte créant l’Organisation de l’unité africaine (OUA). Cette Charte qui résulte de cet irrépressible élan unitaire est celle que voulaient les réformistes. Certes, Nkrumah le visionnaire qui veut faire une Afrique idéale est ovationné, mais ce sont Senghor et Bourguiba qui sont entendus. L’OUA et son secrétariat général siégeront à Addis-Abeba. Les chefs d’État se réuniront une fois par an, et les ministres, deux fois. Un comité de décolonisation s’installera à Dar es-Salaam pour coordonner la lutte contre le Portugal au Mozambique et en Angola et contre le régime d’apartheid sud-africain. Mais les frontières héritées de la colonisation demeureront intangibles ; un marché commun africain est renvoyé à plus tard ; Sékou Touré ne parvient pas à faire approuver son projet de consacrer 1 % du budget de l’Organisation à la lutte contre le colonialisme. Rêves et discours sont magnifiques, mais l’institution demeure du genre symbolique. Ce qui n’est pas peu.
Avant le sommet, Haïlé Sélassié ambitionnait de « réveiller le géant africain ». À son issue, interrogé sur le fait de savoir s’il a été un succès, il se montre d’une surprenante humilité : « Un succès ? répond le Roi des rois. Disons simplement que nous avons commencé quelque chose en commun. » La suite de l’histoire prouvera que cette modestie était sage et prémonitoire.

* Les trente premiers signataires : Algérie, Burundi, Cameroun, Congo-Brazzaville, Congo-Léopoldville, Côte d’Ivoire, Dahomey, Éthiopie, Gabon, Ghana, Guinée, Haute-Volta, Libye, Madagascar, Mali, Mauritanie, Niger, Nigeria, Ouganda, République arabe unie, République centrafricaine, Rwanda, Sénégal, Sierra Leone, Somalie, Soudan, Tanganyika, Tchad, Togo, Tunisie.