Chacun pour soi et Allah pour tous

Écrit par Frédérique Letourneux

À peine l'instance représentative des musulmans français a-t-elle été mise en place que certains de ses membres en contestent la légitimité.

La deuxième religion de France par le nombre de ses pratiquants a gagné une sorte de légitimité aux yeux des autorités depuis la mise en place officielle, début mai, du Conseil français du culte musulman (CFCM). Pour Nicolas Sarkozy, le ministre de l’Intérieur, il s’agit de sortir enfin l’islam de France de « l’image de clandestinité ».
La création de cette hiérarchie religieuse devrait permettre aux quelque 4 à 5 millions de musulmans qui vivent en France de parler d’une seule voix et, au niveau local, d’être représentés par un interlocuteur unique. Celui-ci sera chargé, en concertation avec les élus locaux, de veiller à l’organisation du culte musulman pour tout ce qui concerne l’Aïd el-Kébir, la désignation des aumôniers dans les prisons et les hôpitaux, ou l’aménagement des carrés musulmans dans les cimetières. Jusqu’à présent, ces tâches étaient assumées indifféremment par telle ou telle association musulmane ou mosquée. Le CFCM aura aussi pour mission d’encadrer la formation des imams. D’après une récente enquête du ministère de l’Intérieur, sur le petit millier d’imams qui prêchent en France, 90 % sont étrangers. Il est donc prévu la création d’une sorte de séminaire pour former de nouveaux imams « à la française ».
C’est précisément au nom de cette intégration du culte musulman dans la société française que le dossier a été remis à l’ordre du jour par Nicolas Sarkozy dès sa prise de fonctions. Pourtant, l’intervention des autorités est par définition limitée par la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État, qui, par son article 4, donne aux Églises le pouvoir de s’organiser comme elles l’entendent. Mais c’est au nom de cette même loi, cette fois en référence à son article 1, qui pose pour principe que la République doit garantir le libre exercice des cultes, que le ministère de l’Intérieur a gardé la main dans le dossier. L’argument était impérieux : le libre exercice effectif du culte musulman nécessite son organisation. L’idée avait été lancée en octobre 1999 par Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Intérieur. Une fois retenu le principe de l’ichtichara – consultation des musulmans entre eux -, restait aux différents courants de l’islam de France à trouver un terrain d’entente.
Pendant des mois, la bataille a fait rage. Au coeur du combat, trois grands acteurs qui se disputent la représentativité des musulmans français : la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF), liée au Maroc ; la Mosquée de Paris, liée à l’Algérie ; et l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), proche du courant des Frères musulmans. Au moment où le ministère de l’Intérieur veut faire émerger un islam de France, jamais l’ascendant des pays d’origine ne s’est fait autant sentir. Même si la population algérienne est la plus nombreuse en France, les Marocains sont davantage pratiquants et leur influence dans les lieux de culte est prédominante. Pendant la campagne électorale qui a abouti, le 13 avril, à l’élection des vingt-cinq Conseils régionaux du culte musulmans (CRCM), les consulats marocain, turc et algérien ont joué de leur influence sur l’islam de France. Pourtant, le principe voulait que tout vienne de la base : les quelque quatre mille délégués, désignés par les lieux de culte – leur nombre étant calculé en fonction de la superficie de la mosquée – ont élu leurs représentants au niveau régional. Puis ces derniers ont eux-mêmes élu l’assemblée générale et le conseil d’administration du CFCM.
Mais le vote laissait encore trop de place à l’incertitude pour qu’il soit accepté à la fois par les autorités françaises, les consulats étrangers et les tenants d’un « islam modéré ». De peur que le CFCM ne soit noyauté par les extrémistes et les « excités des banlieues » – expression du recteur de la Mosquée de Paris pour désigner les représentants de l’UOIF -, des négociations sont donc intervenues avant le vote. Ainsi, même si la FNMF a remporté le maximum de voix aux élections régionales, suivie de près par l’UOIF, il avait été décidé en décembre dernier, lors d’une ultime table ronde, que la présidence du CFCM reviendrait pour deux ans à Dalil Boubakeur. Et que les postes de vice-présidents seraient occupés par Mohamed Bechari pour la FNMF et Fouad Alaoui pour l’UOIF. Les fidèles d’origine subsaharienne ou turque, les piétistes de « Foi et Pratique » et du « Tabligh », les musulmans de l’île de la Réunion sont également représentés dans le bureau.
En plaçant Dalil Boubakeur, un inconditionnel de Jacques Chirac, à la tête du CFCM, le ministre de l’Intérieur entend promouvoir la figure d’un « islam modéré ». Mais à peine le bureau du CFCM était-il élu que certains en contestaient déjà la légitimité. Ainsi de Soheib Bencheikh, le grand mufti de Marseille. Même s’il a accepté in extremis d’entrer au CFCM, il estime que sa répartition « ne garantit pas une vraie représentation de la majorité des musulmans de France ». Devenu le porte-étendard médiatique du Mouvement des musulmans laïcs de France, il s’est associé à d’autres représentants de l’élite musulmane française pour lancer une pétition appelant à la vigilance face à la montée de toute forme d’extrémisme et à la défense absolue de la laïcité. Ainsi, pour eux, le CFCM a donné injustement du pouvoir à des courants extrémistes qui sont pourtant minoritaires au sein de la société.
Alors que la question du port du voile islamique à l’école ou au travail est relancée par les représentants de l’UOIF et que, dans le même temps, le spectre du fondamentalisme de « l’islam des caves » est agité au nom de considérations sécuritaires, l’invention d’un « islam à la française » est plus urgente que jamais. Il revient au nouvel organe de relever le défi et d’apporter une réponse concrète aux encouragements formulés par le ministre de l’Intérieur lors de la réunion constitutive : « Puissiez-vous continuer à comprendre que votre diversité n’est pas une faiblesse, [mais] une richesse. » Réalité ou voeu pieux ?

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