Rencontre avec un être humain

Écrit par Par André Brink

L'écrivain sud-africain André Brink, inlassable pourfendeur de l'apartheid, évoque sa visite chez Aimé Césaire, en 2004, à Fort-de-France*.

En 2004, j’ai été invité par Aimé Césaire, chez lui, à la Martinique. J’avais longtemps rêvé de ce monde quasi mythique de volcans, de légendes et de chansons, et il devenait enfin une réalité géographique avec ses montagnes, ses vallées verdoyantes, sa mémoire, ses profondes cicatrices dues aux éruptions volcaniques, ses marchés tendus de guirlandes de draps vivement colorés et ses palais toujours hantés par la splendeur impériale de l’époque napoléonienne. Et, au cÂur d’un bâtiment grandiose, il y avait un petit vieillard aux chaussures noires et vernies, Aimé Césaire, accompagné par les vers de sa poésie.
C’est bien sûr lui qui, avec Senghor, a forgé le mot et la notion de « négritude » et offert à l’artiste noir une source de confiance et de fierté, antidote à ce qui était alors connu sous le nom de « fardeau colonial ». Il est difficile aujourd’hui de prendre la juste mesure du changement de perception que la négritude a permis, dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, sur la valeur de l’individu. C’est-à-dire : ne plus fonder la définition de ce que l’on est sur la perception des autres, se savoir au centre de son propre monde et non à la périphérie de celui d’un autre. Une découverte tout aussi capitale, du point de vue psychologique et philosophique, que les affirmations de Galilée sur la Terre et le Soleil.
D’une certaine manière, rencontrer Césaire, c’était avoir un rendez-vous personnel avec l’Histoire.
Nous nous sommes retrouvés à la fin du mois d’avril, alors qu’après la saison sèche, le temps devenait peu clément dans les Caraïbes. J’étais invité dans son palais. Façon de parler. Parce qu’en réalité, ce n’est rien d’autre que l’hôtel de ville de Fort-de-France, capitale de la Martinique, où Césaire avait tout d’un président – à l’exception du nom. En réalité, il était maire, mais son prestige et sa dignité faisaient de lui l’égal de n’importe quel chef d’État.
Maire depuis cinquante-six ans, il était officiellement à la retraite depuis ses 80 ans. Officiellement, parce qu’en réalité il continuait de travailler comme avant – en 2004, il avait 91 ans – et rejoignait tous les matins l’ancienne et imposante mairie (en français dans le texte), avec ses vitraux, ses colonnes et ses plafonds ouvragés, où il était entouré d’un contingent de femmes dévouées.
Quelle théâtralité quand le pimpant vieil homme fait son entrée ! Il est si petit que lorsqu’il s’assied sur une chaise longue joliment sculptée, ses délicates chaussures noires n’atteignent même pas le somptueux tapis pelucheux. Chaque fois que l’émotion l’emporte, ce qui est fréquent chez les Caribéens et les Français, ses petits pieds se balancent et tourbillonnent sans cesse, dessinant des arabesques compliquées au-dessus des broderies florales. Derrière lui, à travers les larges fenêtres, on aperçoit une partie de la ville et des étendues de végétation tropicale luxuriante. Au loin, comme une étoffe peinte, la mer bleu de Prusse. À l’intérieur, les murs sont couverts de peintures, parmi lesquelles quelques magnifiques toiles d’Haïti. Il y a aussi des masques et des sculptures africains, ainsi que de gros bouquets de fleurs qui, après une observation plus attentive, se révéleront fausses.
Le tête-à-tête auquel je m’attendais n’aura malheureusement pas lieu, en raison de la présence de plusieurs autres écrivains venus de France, de Martinique, de Guadeloupe, d’Haïti, et à cause du remue-ménage occasionné par un bataillon de journalistes. En outre, en dépit de son intelligence et de sa vivacité, Césaire a du mal à entendre – ce qui ne facilite pas l’échange.
Les écrivains caribéens se tortillent de trac et leurs estomacs se tordent quand, métaphoriquement, ils offrent l’or, la myrrhe et l’encens de leur adoration – et toutes les paroles sont répétées au moins trois fois, toujours plus fort, de manière à ce que Son Excellence puisse bien entendre.
Césaire écoute chacun patiemment, ses yeux pétillent d’amusement derrière les brillantes montures dorées de ses lunettes. Toutes ses réponses laissent à penser qu’il est totalement conscient des exagérations et des absurdités de l’audience. Quand quelqu’un demande ce qu’il pense des demandes faites à l’Occident pour qu’il efface la dette du Tiers Monde, il répond avec patience : « C’est votre problème, pas le mien. »
Plus tard dans la matinée, je parviens à prendre Césaire à part. J’ai un petit hommage privé à lui rendre. Cela concerne quelque chose qui remonte à plusieurs années et qui a joué un rôle important dans ma vie. Le long poème Cahier d’un retour au pays natal, qui fut publié en 1939 et que je considère toujours comme sa plus grande Âuvre, avec sa pléthore d’images, de rythmes, d’inventions surréalistes célébrant sa propre redécouverte de la Caraïbe, a inspiré bien des années plus tard ma propre écriture dans Adamastor. Plus particulièrement, l’hommage concerne mon retour à Paris au cours de l’année 1968 et l’ultime décision de rentrer en Afrique du Sud. Comme je l’ai déjà dit, plusieurs étapes ont conduit à ce moment qui a changé le cours de ma vie : les discussions avec Breyten (Breyten Breytenbach, écrivain sud-africain, NDLR), le naufrage de ma relation avec H., la révolte étudiante. Mais au cÂur de tout, il y avait le Cahier de Césaire, et la façon dont il m’a permis de prendre conscience que je devais retrouver mon pays natal.
Alors que nous sommes seuls, je peux enfin remercier Césaire pour le rôle qu’il a joué à ce moment.
De retour avec les autres, beaucoup de discussions portent inévitablement sur Haïti, où la liberté dans les Caraïbes est de nouveau trahie, comme tant de fois auparavant – aujourd’hui par le peu scrupuleux Aristide qui, comme Mugabe au Zimbabwe, est arrivé au pouvoir avec des visions et des promesses messianiques, puis s’est transformé en monstre.
On évoque aussi La Tragédie du roi Christophe, de Césaire, qui est devenue une pièce du répertoire permanent de la Comédie-Française. La lointaine histoire d’Haïti relue à travers la vie d’un esclave cuisinier en fuite, devenu général des révolutionnaires de son pays, qui se couronna lui-même roi – une pièce stupéfiante qui rappelle à la fois Henry IV de William Shakespeare et Ubu roi d’Alfred Jarry, oscillant de la satire brutale au sérieux le plus choquant, intemporelle dans son analyse et sa description des jeux de pouvoir.
Pendant un moment, Césaire nous raconte des anecdotes de sa longue vie, parmi lesquelles sa première rencontre avec Senghor, le premier jour de sa vie d’étudiant à Paris : « Senghor, dit-il, m’a donné la clef de moi-même. » Il dispense des bribes de sagesse, comme dans cette réponse « à la Mandela » qu’il offre quand on lui demande pourquoi il ne semble y avoir aucune haine et aucune amertume en lui : « De la haine ? demande-t-il. Cela me rendrait dépendant de quelqu’un. J’ai refusé une fois pour toutes d’être un esclave comme mes ancêtres. Et je ne laisserai pas la haine m’enchaîner de nouveau. »
Quand quelqu’un s’aventure à lui demander comment il se voit – Français ? Haïtien ? Martiniquais ? -, Aimé Césaire répond avec une ombre de sourire : « Je suis un être humain. »
Et c’est sans doute l’impression la plus durable laissée par cette matinée enfermée dans la comique théâtralité de cette longue audience : la rencontre avec un être humain.

* Texte traduit de l’anglais par Nicolas Michel, extrait d’un livre de mémoires à paraître en 2009 chez Actes Sud.

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici