Revanche à l’indienne pour Tom Albanese

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Poussé vers la sortie de Rio Tinto en 2013 après vingt ans de bons et loyaux services, l'Américain rebondit chez Vedanta. Sa mission : accélérer l'internationalisation du groupe en visant notamment l'Afrique.

Depuis New Delhi, où il est dorénavant installé, Tom Albanese tient peut-être sa revanche. Après son éviction de la tête du géant minier Rio Tinto, il aurait pu raccrocher son tablier et profiter de ses confortables émoluments (6,9 millions d’euros pour la seule année 2012) en prenant sa retraite avant l’heure… mais non.

L’Américain de 56 ans a surpris tout le monde en devenant, le 1er avril dernier, directeur général de Vedanta Resources, premier groupe minier indien, actif depuis une dizaine d’années en Afrique et fort d’un chiffre d’affaires de 9,4 milliards d’euros en 2013 (soit quatre fois moins que Rio Tinto). Après avoir fait toute sa carrière dans le secteur extractif, dont les vingt dernières années au sein du groupe anglo-australien, il n’était pas question pour cet ingénieur de terminer sur une fausse note.

Mésaventure

Tom Albanese est encore hanté par sa démission forcée, en janvier 2013. Le conseil d’administration de Rio Tinto, présidé par le Sud-Africain Jan du Plessis, lui reprochait ses acquisitions onéreuses d’actifs miniers en 2007 et 2008, au plus mauvais moment, quand les prix des matières premières étaient à leur apogée.

L’Afrique est une cible naturelle, pour Vedanta, elle approvisionne l’Inde en matières premières depuis longtemps.

Parmi ces achats malheureux, les mines de charbon de Tete au Mozambique, inexploitables à cause de problèmes logistiques. Au total, le groupe a estimé à quelque 10 milliards d’euros la dépréciation de ses actifs liée aux mauvais choix du patron. Cette mésaventure mozambicaine n’a pas dissuadé Tom Albanese d’arpenter, pour Vedanta cette fois-ci, un continent qu’il connaît aussi via le projet phare de Rio Tinto dans le fer : le mont Simandou, en Guinée.

En Afrique, Vedanta est présent dans le cuivre, le fer, le pétrole et le zinc. Et le groupe indien avait bien besoin d’un professionnel du secteur formé à l’efficace école anglo-australienne : il a vu ses revenus baisser de 11,6 % en 2013 et ses bénéfices avant impôts de 35 %. Quant à son cours à la Bourse de Londres, il a perdu 30 % de sa valeur entre septembre et décembre 2013 (il a rebondi depuis), ce qui l’a fait sortir de l’indice londonien FTSE 100 où il trônait auparavant.

Depuis sa nomination, Tom Albanese a donc passé trois mois à visiter les différentes implantations industrielles du groupe en Inde mais aussi en Zambie, en Namibie, en Afrique du Sud et au Liberia. « Après l’Inde, l’Afrique est la seconde région du monde pour Vedanta », a-t-il expliqué à Jeune Afrique lors du sommet Mining on Top-Africa, du 24 au 26 juin, à Londres, auquel participaient dix ministres du continent.

Albanese parcours JA2792En tant que directeur général de Vedanta, Tom Albanese s’attaque aux sujets opérationnels qu’il affectionne. « Nous devons nous hisser au niveau des meilleurs groupes du globe. J’ai été nommé pour améliorer, grâce à mon expérience, notre compétitivité dans tous les domaines, depuis les mines jusqu’au montage financier des projets », affirme celui qui s’est taillé une réputation de cost-killer chez Rio Tinto.

« Albanese est un ingénieur méticuleux qui préfère les défis techniques aux opérations d’acquisition hautes en couleur prisées par des patrons miniers plus charismatiques et au profil plus financier », estime un connaisseur des milieux miniers basé à Londres, pour qui le dirigeant sera plus à sa place à son nouveau poste chez Vedanta qu’auparavant chez Rio Tinto.

Diplomatie

Si l’Indien Anil Agarwal, président du conseil d’administration de Vedanta (et actionnaire à 68 %), qui a adoubé Tom Albanese, garde la main sur les décisions d’investissement du groupe, l’Américain est tout de même attendu sur un terrain plus diplomatique.

Les mauvaises relations de Vedanta – et de la famille Agarwal – avec les gouvernements des pays où le groupe est implanté (y compris l’Inde) sont en partie à l’origine des résultats en demi-teinte de l’année 2013. Par exemple en Zambie, où il fait l’objet d’une forte opposition, Vedanta a été accusé en mai d’évasion fiscale et de profit abusif. « On a dit n’importe quoi sur le niveau d’investissement du groupe en Zambie. Nous y avons dépensé 261 millions de dollars [environ 190 millions d’euros] pour acquérir nos permis miniers, et non pas 25 millions, comme l’affirment certains médias. Notre site de Konkola n’est même pas encore rentable », plaide Tom Albanese, qui travaille à rétablir les ponts avec Lusaka.

« Poussés par des populations qui veulent légitimement que l’État tire davantage profit du sous-sol, les dirigeants des pays émergents sont de plus en plus exigeants vis-à-vis des groupes miniers, observe-t-il. Nous devons donc entretenir des contacts étroits avec les différents gouvernements et mieux communiquer à l’intention des populations locales. C’est parfois compliqué à gérer et à expliquer aux actionnaires à court terme, mais c’est la seule solution pour sécuriser nos investissements sur le long terme. »

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Depuis sa nomination, le directeur a multiplié les rencontres avec le gouvernement zambien pour tenter de réduire les incompréhensions. Idem au Liberia, où il cherche une solution pour acheminer le fer de son site de Western Cluster, dans le nord du pays, à bon port.

Actuellement dixième groupe minier au monde par le chiffre d’affaires, Vedanta ambitionne d’intégrer le top 5 du secteur, comme Rio Tinto. Mais pour cela, il lui faudra davantage sortir du sous-continent indien, où il réalise deux tiers de ses revenus. « L’un de mes rôles est d’accélérer l’internationalisation d’un groupe déjà présent sur les cinq continents mais encore trop centré sur l’Inde, confirme Tom Albanese.

L’Afrique est une cible naturelle, elle approvisionne l’Inde en matières premières depuis longtemps. Cette relation Sud-Sud a de l’avenir. Nous sommes à l’affût de toutes les opportunités, dans tous les minerais mais aussi dans le pétrole, même en offshore, et notamment en Afrique francophone, une zone que je connais bien. » Cela signifie-t-il que le patron américain reviendra en Guinée ? Tom Albanese répond par une pirouette : « Nous avons assez à faire avec notre projet libérien… pour le moment. »