Or noir et malversations

Écrit par Barry Meier et Jad Mouawad
© The New York Tim

Les promesses pétrolières de l'archipel suscitent la convoitise des compagnies étrangères. Non sans éveiller des soupçons de corruption.

Il y a une dizaine d’années, on a découvert que les îles de São Tomé e Príncipe pourraient regorger de pétrole et devenir le prochain eldorado du golfe de Guinée. Mais la première goutte de brut n’a toujours pas été produite que l’archipel est déjà impliqué dans une sombre affaire de corruption. Rien d’étonnant à cela : en Afrique comme ailleurs, or noir et corruption vont souvent de pair. Sauf que, dans cette ancienne colonie portugaise située au large du Nigeria, tout était censé se passer différemment.
Depuis quelques années, de nombreuses personnalités américaines comme l’économiste Jeffrey Sachs, de l’université de Columbia, le milliardaire philanthrope George Soros ou l’avocat Gregory Craig (célèbre pour avoir défendu l’ancien président Bill Clinton lors de l’affaire Lewinsky), se sont régulièrement rendus dans l’archipel pour s’assurer que la future rente pétrolière bénéficierait avant tout à la population plutôt qu’aux politiciens et aux compagnies Las, « en Afrique centrale, l’odeur seule du pétrole suffit » à attirer la malhonnêteté, affirme avec amertume Joseph Bell, un juriste américain ayant travaillé à São Tomé sur un nouveau dispositif de lois anticorruption. Le projet, pourtant, paraissait bien engagé.

À peine élu, le président Fradique de Menezes, un propriétaire de plantations de cacao, avait promis qu’en matière d’exploitation pétrolière son pays serait différent. Il avait alors sollicité l’aide d’experts comme Gregory Craig, qui, très vite, s’est trouvé face à un sérieux adversaire : Emeka Offor, un proche de l’ancien chef de l’État nigérian, Olusegun Obasanjo, et patron d’ERHC Energy, une petite compagnie pétrolière opérant à São Tomé et figurant au centre de l’affaire. Au bord de la faillite, ERHC avait été rachetée par Offor en 2001, quelques jours avant que São Tomé ne signe un accord avec le Nigeria sur l’exploitation de ses ressources pétrolières. De quoi éveiller des soupçons D’autant que les cadres de la compagnie, qui possédaient certes de solides appuis politiques, n’avaient aucune compétence dans le domaine pétrolier.
À la fin de 2005, un rapport du ministère de la Justice de São Tomé affirme que le processus d’appel d’offres sur l’exploitation des eaux de l’archipel « était manipulé et sujet à de sérieuses défaillances procédurales ». Certaines majors du secteur étaient tellement suspicieuses qu’elles n’avaient même pas pris la peine d’y participer. En clair, ERHC était clairement suspectée « d’avoir commis des malversations. »
Six mois après la publication du rapport, à la mi-2006, la police fédérale américaine (FBI) perquisitionne les bureaux d’ERHC à Houston, au Texas. Les agents y ont saisi, entre autres, un dossier au nom de William Jefferson, un membre démocrate du Congrès de Louisiane, lequel aurait reçu des pots-de-vin de la part d’ERHC en échange de son appui. Toutes les personnes impliquées dans cette affaire nient évidemment avoir quoi que ce soit à se reprocher. Parallèlement, le président Menezes, qui aurait rencontré Jefferson à de nombreuses reprises, se fait plus discret sur ses efforts de réforme. Il n’a d’ailleurs pas souhaité répondre à nos questions.

Ironie du sort, malgré les prévisions mirobolantes qui avaient été faites, il n’est pas du tout certain que la production pétrolière de São Tomé soit un jour rentable. L’année dernière, la compagnie américaine Chevron a foré un premier puits mais devrait stopper ses recherches. De son côté, ERHC a déclaré avoir un projet de forage prévu l’année prochaine.
Quant au travail effectué par des consultants comme Bell, il a permis de donner naissance à un ensemble de lois dans le domaine de la lutte anticorruption. Mais, avec toutes les suspicions qui planent sur l’intégrité de São Tomé, Bell – et d’autres – se demande si ces efforts auront servi à quelque chose. « La partie n’est pas encore perdue, observe-t-il. Mais c’est très difficile. »