Jusqu’où ira Bongo Ondimba ?

Écrit par Zyad Limam, envoyé spécial

Le modèle pétrolier qui a jusqu'ici nourri le régime arrive lentement en bout de course. Tous les regards se tournent vers le seul, finalement, qui pourrait assurer un changement en douceur : le chef de l'État.

« Le Gabon, malgré tous ses problèmes, reste l’un des rares pays d’Afrique francophone où l’on peut simultanément encore parler affaires, parler politique presque librement et se déplacer en toute sécurité… » Le 4×4 roule au pas dans les embouteillages devenus habituels du boulevard de Bord-de-Mer. Cet homme d’affaires étranger est un familier de Libreville. Il prospecte le très prometteur marché minier du pays. Au Méridien, l’hôtel chic de la capitale, d’autres businessmen, « pétroliers » en costume, se frottent les mains. Avec un baril à plus de 40 dollars, l’année s’annonce plutôt bonne. Et la prospection, dopée par des cours qui atteignent des sommets, va reprendre. Même impression de soulagement à « Bercy », l’orgueilleux siège du ministère des Finances. Avec le supplément de recettes fiscales attendu, l’exercice 2004 s’annonce plus facile, et les négociations avec le FMI pourront se conclure sans trop serrer la ceinture de l’État. Bref, à entendre ces cadres, le Gabon va plutôt bien, ou disons, plutôt mieux. Le soleil brille, de nouveaux immeubles résidentiels poussent ici et là, on parle projets, on parle tourisme, éco-business, et même le palais présidentiel, construit pendant la période faste de la fin des années 1970, est en grande réfection…

Évidemment, tous, dans cette république qui fut un temps appelée la Suisse de l’Afrique, ne sont pas d’accord. Le Gabon « d’en bas » râle. L’austérité, la crise, l’appauvrissement de l’État ont touché, avant tout, les couches les plus modestes de la population. Pour les laissés-pour-compte des matitis, ces immenses quartiers populaires alimentés par un exode rural continu, les perspectives sont sombres. Tout ce qui relève du secteur public est en crise. La corruption et le laxisme ont mené le système scolaire au bord de l’anarchie. L’Université est en crise. Le secteur de la santé est asphyxié par le manque de crédits. Les programmes d’équipements routiers sont en retard… Bien sûr, les salaires de l’État sont payés, comme toujours, en temps et en heure, mais de bas en haut de l’échelle sociale, on se demande bien jusqu’à quand pourra tenir l’État.

Mais voilà le paradoxe. Si le pays a besoin de changements, de nouvelles têtes, peu de gens, au fond, sont prêts à une rupture radicale. Le pays a besoin « d’air », et pourtant jamais le président Omar Bongo Ondimba n’a été aussi sûr de son pouvoir. Partisans, opposants, barons et « populo », tout le monde s’agite, tout le monde tire des plans sur la comète, mais finalement, tout le monde regarde vers le palais du Bord-de-Mer. Les élections ne sont prévues que pour décembre 2005, et déjà tout paraît joué. Bongo se prépare à une réélection très tranquille. La formation au pouvoir, le Parti démocratique gabonais (PDG), est en ordre de bataille, et le chef de l’État, chef du parti, a obtenu la discipline dans les rangs. Certains déçus du régime, à l’image de Jean-Pierre Lemoumba-Lepandou, épuisés par une lutte politique vaine et coûteuse, ont rejoint « la famille ». La plupart des opposants, dont le père Paul Mba Abessole, ont rallié la majorité présidentielle. Seul Pierre Manboundou, le leader de l’Union du peuple gabonais (UPG), estimé pour son courage et sa probité, représente encore une opposition réelle. Mais son poids politique hors de son électorat régional reste à prouver. Bref, en ce mois de mai 2004, l’autorité et le poids du « patron » ne sont guère contestés. Le chemin parcouru, depuis l’élection présidentielle particulièrement brûlante de 1993, est donc assez impressionnant.

Bongo Ondimba, bien sûr, est inusable. On aurait pu croire le président fatigué par trois décennies de pouvoir, mais, au contraire, il semble se ressourcer en permanence dans l’exercice des responsabilités. Dans une Afrique instable, cet homme est passé maître dans l’art de la stabilité. Le système, « son système », tient, résiste à l’épreuve du temps et des vicissitudes de la vie politique. Ici, comme le disent à la fois ses amis et ses ennemis, le président gouverne. Il travaille. Il gère les hommes, la distribution de la rente, il arbitre les conflits, pèse et soupèse en permanence les mouvements profonds du pays. Commentaire d’un observateur avisé : « Le Gabon est une société finalement assez homogène. Et le pouvoir politique, président en tête, s’assure du maintien de cette homogénéité. Chaque famille, chaque village, chacun d’entre nous, y compris les plus modestes, peut se prévaloir d’un parent qui occupe un poste d’importance dans la capitale… » Mais c’est aussi, à en croire un professeur d’université, une société réfractaire, de manière « atavique », aux ruptures et aux conflits. « Ici, ajoute-t-il, tout se résout dans la discussion, mais jamais dans la sanction ou la punition. Et le président incarne parfaitement cette exigence d’équilibre et de stabilité. »

L’habileté et la « gabonité » du président, pourtant, n’expliquent pas tout. Parfois, la politique rejoint l’Histoire. Les élites politiques et économiques « éclairées » du pays ne rêvent pas de révolution, on l’a dit. Mais ce qu’elles demandent, c’est qu’Omar Bongo Ondimba mène en douceur la transition et la modernisation du régime. Le seul changement possible pour préserver les équilibres, c’est justement un changement venu de l’intérieur, un changement incarné par le président lui-même. Le Gabon est devenu une vraie nation, mais une nation sans État, et l’on demande à Bongo, justement, d’en poser la première pierre, on lui demande de moraliser les pratiques, de contenir la corruption. Seul le président (à l’image d’un Abdelaziz Bouteflika en Algérie) en serait capable en évitant des bouleversements aux conséquences imprévisibles. Le seul capable enfin, le mot est dit, d’assurer une relève politique, de mettre en place une succession efficace : sa propre succession. Un ministre, qui a beaucoup vécu, résume : « Aujourd’hui, le président fait face à une responsabilité historique. Il le sait et il sera à la hauteur. » Commentaire plus acerbe d’un opposant : « Bongo a prouvé qu’il n’était pas Mobutu. Il lui faut maintenant prouver qu’il ne sera pas Houphouët… »

Certains signes, d’ailleurs, même fragiles et timides, sont là pour montrer que dans le conformisme ambiant quelque chose est en train de changer.
Sur la question scolaire et universitaire, le président a laissé tomber la langue de bois. Des vérités ont été dites, des sanctions ont été prises. Une campagne de moralisation financière, plus ou moins discrète, a commencé à toucher des secteurs sensibles comme les douanes et les finances, les entreprises publiques, voire, comme on l’a vu récemment, des services de police. Des cadres ont été arrêtés, inculpés. Dans un pays ou l’impunité a été érigée en règle sacro-sainte de gouvernement, c’est une grande nouveauté. Reste à savoir, comme le dit un expert international, jusqu’où le pouvoir sera capable d’aller : « Ici, pour que la lutte contre la corruption et le détournement ait un sens, il faudrait sanctionner aussi les grosses pointures. Et là, à un peu plus d’un an d’une échéance électorale majeure, tout redevient politique… »

Autre signe d’évolution notable, l’État a décidé de s’attaquer de manière sérieuse à la réduction de la dette intérieure. Un mécanisme ingénieux, le club de Libreville, été mis en place pour gérer de manière efficace le passif. La croissance économique est au centre de toutes les préoccupations, et la conjoncture internationale, dopée par le boom chinois et asiatique, est favorable à ce pays pétrolier qui produit toujours 270 000 barils par jour.
Mais, surtout, il y a ce début de changement à peine perceptible, mais réel, des mentalités. Si, dans ce petit pays, les gens jouent à se faire peur en fonction de leurs différences ethniques, la nation existe. Les Gabonais sont de plus en plus gabonais, de plus en plus conscients de leur spécificité ensemble. La population est relativement éduquée. Il y a une société civile, intellectuelle, somme toute active. Tout ce petit monde parle, se projette dans l’avenir. Et beaucoup, sans trop savoir comment, veulent sortir du conformisme, du « grand-frérisme » et de la « culture alimentaire ». Ils le savent, le modèle gabonais arrive tout doucement en bout de course. Le pays a quelques atouts, il se trouve aussi à la croisée des chemins. On sent une envie confuse de progrès, d’évolution, de modernisme.

Le temps du changement arrive. Et, dans un étrange retournement de l’Histoire, les regards se tournent vers celui qui incarne, depuis près de trois décennies, la stabilité…