Le Biafra proclame son indépendance

Écrit par Valérie Thorin

« Vive la République du Biafra ! Et que Dieu protège tous ses habitants ! » Ces mots, prononcés par le gouverneur militaire du Nigeria oriental, le lieutenant-colonel Chukwuemeka Odumegwu Ojukwu, propulsent brutalement toute une population à la tête d’un rêve éphémère et tragique. Le 26 mai 1967, l’Assemblée consultative du Nigeria de l’Est a voté la sécession et lui a confié le soin de proclamer l’indépendance de l’État biafrais. Ojukwu n’est pas un aventurier utopiste. Né en 1933, fils d’un riche commerçant, il est licencié de l’université d’Oxford en histoire contemporaine et diplômé de l’école militaire d’Eaton Hall, deux établissement fort cotés en Grande-Bretagne. Il sait donc que le monde ne s’est pas créé en un jour. Simplement, il est convaincu qu’il doit se battre pour instaurer un pays libre destiné à abriter et à protéger son peuple. La République du Biafra va devenir sa cause personnelle, au point de le transformer en héros charismatique que suivront des centaines de milliers de ses compatriotes.

Mais pourquoi, dans un Nigeria riche de 55 millions d’habitants, qui avait glissé dans l’indépendance avec sérénité, les Ibos, peuple dynamique de 8 millions d’âmes chrétiennes, ne pouvaient-ils plus vivre tranquillement aux côtés des 250 autres ethnies du pays ?
Le pétrole, découvert en 1955 par les compagnies britanniques Shell et British Petroleum, est extrait dix ans plus tard au rythme de 20 millions de tonnes par an et génère des revenus importants. À l’époque, 67 % des gisements se trouvent dans l’« Iboland », au sud-est du pays. Une manne que les Ibos sont persuadés de pouvoir exploiter eux-mêmes. Comme ils sont persuadés de recevoir le soutien de la France et, par la suite, de la Côte d’Ivoire et du Gabon, indignés des persécutions dont sont victimes les Ibos depuis plusieurs mois.
Malgré son importance numéraire, ce peuple est en effet plus disséminé qu’un autre dans toute la fédération, du fait de ses activités essentiellement commerciales. Et les raisons du mécontentement ne manquent pas : des pogroms anti-Ibos, au début de l’année 1966, ont fait 30 000 morts ; par un coup d’État, le général Yakubu Gowon, un chrétien du Nord, a renversé en juillet de la même année le général ibo Johnson Aguiyi-Ironsi ; le nouveau chef de l’État a, enfin, pris une décision inique : la division du Nigeria oriental en douze États fédérés, découpés de façon à priver les Ibos des revenus pétroliers.

L’Assemblée consultative vote alors la sécession et investit Emeka Ojukwu des pleins pouvoirs pour « établir le commerce, déclarer la guerre, conduire la paix, établir des relations diplomatiques » et, surtout, proclamer l’indépendance de la République du Biafra, ce qui sera fait le 30 mai 1967.
Cet acte, les chefs ibos le préparaient depuis des mois. Dans la diaspora, deux millions de personnes ont répondu à leur appel au retour au pays. Lorsqu’elle devient capitale du Biafra, Enugu abrite quelque 500 médecins, 600 ingénieurs, 700 avocats, des intellectuels, des écrivains, des professeurs d’université dont certains sont même venus de Harvard, et des milliers de fonctionnaires et d’ouvriers qualifiés. Les forces vives de cette jeune nation sont au rendez-vous du destin, sans savoir qu’il porte les couleurs de la guerre et de la mort.
Le gouvernement nigérian ne tarde pas à décréter l’état d’urgence, impose un blocus sur les marchandises et, rapidement, ouvre le feu. La guerre civile va durer deux ans et demi et causer la mort de plus d’un million et demi de personnes, tuées moins par les balles que par la terrible famine provoquée par le blocus.
« Nous mourrons sans une larme » sont les derniers mots de l’hymne du Biafra, et ils résonnent comme une prophétie tragique. Les 250 000 soldats gouvernementaux engagés au plus fort des combats auront finalement raison des 30 000 militaires d’Emeka Ojukwu, mais surtout de l’idéal de tout un peuple.

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