Glencore, banquier de N’Djamena ?

Djerassem Le Bédjamiel est le ministre tchadien du pétrole. © GouvernementduTchad.org

En échange d'un quota sur sa production d'or noir, le groupe suisse Glencore a prêté 1,3 milliard de dollars au Tchad.

Entre l’État tchadien et Glencore, c’est le grand amour. « Le groupe suisse est un partenaire stratégique pour nous », reconnaissait Djérassem Le Bémadjiel, le ministre du Pétrole, interrogé par Jeune Afrique début juillet.

Non content d’être le trader principal de la Société nationale des hydrocarbures (SNH) tchadienne, le groupe d’Ivan Glasenberg a annoncé le 14 avril le rachat de Caracal Energy, une junior pétrolière anglaise active dans le pays. Puis il a aidé N’Djamena à reprendre les 25 % de parts du groupe américain Chevron dans le projet pétrolier de Doba.

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Pour ce faire, il a prêté à l’État pas moins de 1,3 milliard de dollars (environ 965 millions d’euros), qui lui seront remboursés via un quota de la production de pétrole brut du projet, en exploitation depuis 2004.

« En 2013, nous avions entamé des négociations avec Esso, Petronas et Chevron, les trois actionnaires du projet, pour qu’ils cèdent à l’État tchadien 5 % des parts de ce dernier, raconte Djérassem Le Bémadjiel. Nous étions en discussions quand nous avons appris que Chevron sortait du capital. Le groupe américain proposait le français Perenco comme repreneur, mais nous avons bloqué la vente. L’occasion était trop belle : nous allions pouvoir détenir un quart du capital, soit cinq fois ce que nous escomptions au départ. »

Réputation

Pour apporter les fonds nécessaires à l’État, le trader suisse a lui-même contracté un prêt auprès d’un groupement bancaire incluant notamment le Crédit agricole, Deutsche Bank et la Société générale.

« Les négociants de matières premières deviennent les banquiers des États africains, ce n’est pas leur rôle », s’insurge Marc Guéniat, de l’ONG La Déclaration de Berne.

« C’était un prêt Jumbo [de grande taille], le montant à mobiliser était important, indique Adrian Mellor, avocat anglais du cabinet Allen & Overy. Glencore a pu le sécuriser rapidement grâce à sa réputation, mais aussi et surtout parce que le projet pétrolier était déjà en exploitation, avec une production future quasi garantie, ce qui limite considérablement les risques. » Une opération originale, unique en son genre en Afrique, et comparable, dans le secteur extractif, à ce qu’a fait Trafigura en Russie avec Rosneft Oil, là encore en échange d’un quota sur la production de brut de la compagnie.

Marc Guéniat, de l’ONG La Déclaration de Berne, se montre peu enthousiaste à l’égard de ce type d’opérations. « Les négociants de matières premières deviennent les banquiers des États africains, ce n’est pas leur rôle. Grâce à cette opération, Glencore s’assure les bonnes grâces de N’Djamena, un quasi-monopole sur la commercialisation du brut tchadien, et donc une belle part des marges sur la production », regrette-t-il.