Le dernier match de Weah

Écrit par Elimane Fall

L'ex-star du football devrait affronter au second tour de la présidentielle le 8 novembre une ancienne ministre habituée des hauts lieux de pouvoir.

Les résultats officiels du premier tour de l’élection présidentielle libérienne ne sont attendus que pour le 25 octobre. Mais bien avant cette date, la plupart des vingt-deux candidats en lice étaient déjà fixés sur leur sort : sauf rebondissement, seuls Ellen Johnson-Sirleaf, 66 ans, et George Manneh Oppong Weah, 39 ans, devraient se disputer, le 8 novembre, la clé de l’Executive Mansion, le palais présidentiel de Monrovia. La Kongo, descendante des esclaves noirs affranchis venus des États-Unis au milieu du XVIIIe siècle, contre le native, l’autochtone. L’ancienne ministre des Finances du président William Tolbert dans les années 1970, ci-devant haut fonctionnaire du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) et de la Banque mondiale, de Citibank, diplômée de Harvard, candidate malheureuse dans la course à la magistrature suprême en juillet 1997, face à l’ex-star du football.
Arrivé assez largement en tête à l’issue du premier tour, le 11 octobre, Weah « icône fortunée et premier Africain à affoler les contrats en dollars avec ses pieds », selon la presse sportive, est sorti de sa retraite de Miami où il gérait ses restaurants et ses investissements pour se lancer dans la bagarre électorale.
Sirleaf, dame d’expérience, héroïne des femmes, membre de la minorité éduquée et des bookmen – ceux qui ont étudié dans les livres -, a choisi comme colistier Joseph Nyumah Boakai, 61 ans, diplômé de l’université du Kansas, ancien de l’Usaid (l’agence américaine pour le développement international), aujourd’hui homme d’affaires prospère. Leur profession de foi : ramener au pays les élites intellectuelles, les chefs d’entreprise et autres exilés qui l’ont quitté pendant les quatorze années de guerre civile, pour que « nos ressources humaines soient à la hauteur de nos ressources naturelles et nous permettent d’introduire des changements structurels ». Ellen, comme l’appellent ses compatriotes, ne manque pas d’atouts pour tenir parole. Elle a le savoir-faire et l’habitude de la gestion qui lui font dire qu’elle sait gouverner. Les relations, aussi, tissées tout au long d’une vie professionnelle et publique. Le courage, enfin, qui l’a poussée à défier dans les meetings puis les urnes des chefs de guerre comme Charles Taylor. Une expérience qu’elle met en avant en insistant sur ses vingt années de combat politique dans le pays, ponctué de plusieurs séjours en exil.
Dans la droite ligne de la campagne électorale, Ellen Johnson-Sirleaf affiche une carte de visite que son jeune challengeur ne peut présenter : un âge mûr et de la persévérance. C’est pour cette raison, explique-t-elle, qu’elle est présente pour la deuxième fois au second tour d’une élection présidentielle. Et qu’un bail à Executive Mansion serait aussi naturel pour elle que l’entrée du gendre idéal dans une famille bourgeoise. Pour parler d’elle, ses partisans ne font pas dans la demi-mesure : « femme de consensus », « dame d’exigence », « bourreau de travail », « habituée des lieux de pouvoir »… La panoplie est complète de ce qui convient au récit d’une carrière droite et laborieuse. Elle rajoute ce qu’il faut de fibre sociale et de volonté de réconciliation nationale fondée sur « une reconstruction économique et sur l’éducation ».
C’est dire s’il est difficile, face à une telle adversaire – que certains des candidats de l’establishment écartés au premier tour pourraient finir par soutenir, réflexe de classe oblige -, de s’affirmer comme une alternative crédible. Surtout dans un pays où tout est à reconstruire. C’est pourtant le défi que s’est lancé Weah, alias King George, qualifié pour la phase finale. Un match loin d’être simple, probablement même le plus compliqué de la vie de l’ancien footballeur. Mais celui-ci peut compter sur l’engouement des foules pour le ballon rond, l’argent et sa célébrité. Sur le vote protestataire, aussi, d’une jeunesse qui représente quelque 40 % des 1,3 million des personnes qui composent l’électorat. Pour la plupart des natives comme lui, ces populations, longtemps maintenues dans un véritable apartheid social et politique, rejettent l’élite et restent sensibles aux promesses de la star : de l’eau, de l’électricité, des routes, des écoles, des hôpitaux… King FM, sa radio, et Clar TV, sa chaîne de télé qui porte le nom de son épouse, une Américaine d’origine jamaïquaine restée en Floride avec leurs trois enfants pendant la campagne, constituent enfin des atouts non négligeables. Tout comme d’ailleurs le sens de l’agit-prop de son entourage.
L’Équipe magazine, hebdomadaire français, a identifié quelques-uns des porte-flingues de Mister George. Il y a Tweah, un trentenaire lecteur de Fidel Castro et de Martin Luther King, fervent admirateur de Tony Blair et de Bill Clinton. Ancien étudiant réfugié aux États-Unis, il est revenu au pays pour haranguer les foules. Il y a aussi Geraldine Doe-Sherif, la coordinatrice de la campagne, mère de famille surnommée Zico (du nom de l’ancienne gloire du football brésilien) depuis qu’elle a été capitaine de l’équipe nationale de football féminin. Il y a encore King Obryant, rastaman impénitent toujours aux côtés du « roi George » avec ses pom-pom girls qui le suivent dans les meetings. Rudulph Johnson, le candidat à la vice-présidence de Weah, ancien ministre de l’ex-dictateur Samuel Doe, tué en 1990 par les rebelles du chef de guerre Prince Johnson, qui est aujourd’hui candidat à un siège de sénateur. Sans oublier d’autres proches conseillers ni toute une cohorte de gens, sorte de troupe de troubadours composés d’ex-enfants-soldats reconvertis à la claque.
Une armée hétéroclite de partisans plus ou moins convaincus qui fait dire aux détracteurs de Weah qu’il est mal entouré, conseillé par des « gens peu clairs, qui savent bien que George n’est pas capable d’assumer la charge présidentielle et qui veulent en profiter, précise James Debbah, capitaine de l’équipe nationale de football ». Mais le Ballon d’or 1995, l’ancien buteur de Monaco, du Paris-Saint-Germain et du Milan AC, celui qui a porté à bout de bras la sélection nationale tout au long des années de braise, n’en a cure. Il se sait aimé de ses compatriotes, prêts à admettre avec lui que tous ceux qui se sont jusqu’ici occupés des affaires du pays n’ont rien fait et ont tout volé.
À ceux qui doutent qu’il puisse être élu, il répond par un simple calcul : « Ici, aux Invincible Eleven [sa première équipe de football], je portais le numéro 9. À Milan, j’avais le 14 ; 9 plus 14, ça fait 23. Je serai le 23e président du Liberia. » Si, bien sûr, la logique politique épouse celle de l’arithmétique.